Un an après les espoirs suscités par les soulèvements arabes, la carte d’un Maghreb islamiste se des­sine sous nos yeux : à l’exception de l’Algérie, tous les gouvernements des pays d’Afrique du Nord ont à leurs têtes des forma­tions isla­mistes. En France, parallèlement, la xénophobie ne cesse de sourdre, specta­culairement ou en sourdine. Il est grand temps que les immigrés arabes eux-mêmes prennent publique­ment la parole, en tant que tels – ce texte veut en être une contribution.

Contre toutes les extrêmes droites

La percée de cette extrême droite musulmane s’inscrit dans un contexte de crise économique mondiale qui s’annonce durable, et dont l’une des consé­quences politiques est le développement de toutes les ex­trêmes droites, conco­mitant à un accroissement prévisible des flux migratoires vers les pays occi­dentaux. La présence et l’extension en France de tendances et de forces isla­mistes laminent des décennies de coha­bitation pacifique entre les populations eu­ropéennes et les Arabes, dont la pré­sence sur ce sol étranger n’est le fruit ni d’une conquête ni d’une domination – chose inédite, ré­cente et donc fragile. Ces mou­vances vi­sibles ou sournoises n’ont aucune chance de s’imposer ici, mais leurs capacités de nuisance sont telles qu’elles pourront se féliciter d’avoir gran­dement contri­bué à la création d’un climat proprement bel­liqueux non seulement entre immigrés et xénophobes mais surtout entre les musulmans et tous les autres, français ou immigrés. Mais la critique de l’extrême droite musulmane est minée. Ceux qui af­firment leur volonté de vivre dans une société libre, égalitaire et laïque, et donc de combattre toutes les réactions, sont systématique­ment rap­pelés à leur passé colonial, à l’antiracisme culpabilisateur, et immédiatement sus­pectés d’al­liances avec les tendances xénophobes franco-françaises. De leur côté, les Arabes émi­grés semblent ver­rouillés, tantôt par une tolérance peureuse tantôt par un chan­tage aux origines, quant il ne s’agit pas de complai­sance tac­tique. Les extrêmes droites, qu’elles soient religieuses ou nationalistes, se nour­rissent ainsi mutuelle­ment. La seule manière de les contrer est d’affirmer un po­sitionnement clair et explicite face à la montée de la xénophobie mutuelle et des projets de do­minations, d’où qu’ils viennent.

Ce texte invite donc les immigrés Arabes et leur descendants – dont nous sommes – à lutter contre l’is­lamisme, au nom de ce qui nous constitue autant qu’au nom de notre attachement aux va­leurs laïques, et à lutter pour construire une société libre, égalitaire et émancipatrice. Cette lutte ne peut être menée qu’à condition d’adopter un regard juste et clairvoyant sur nous-mêmes, c’est-à-dire de rompre d’abord avec les postures victimaires, angéliques, ou tyran­niques dans lesquelles nombre d’entre nous se complaisent. Pour ce faire, nous avons une précieuse singularité du fait de notre double culture, qui nous met en posi­tion de porter un double regard lucide, donc critique, sur les deux civilisa­tions, occiden­tale et arabo-mu­sulmane, et les sociétés particulières qui les portent. Cette oppor­tunité ne semble que trop rarement saisie, sinon de ma­nière opportu­niste.

Ainsi, nos positions, et le projet de démocratie directe qu’elles soutiennent, nous amènent ici à rappeler d’une part quelques évidences sur le projet isla­miste et son accueil en France – et d’autre part, à dénoncer les assignations identitaires colportées par des réactionnaires – et souvent auto-construites par les pre­miers intéressés – dont il s’agit de se défaire en posant un regard juste et in­transigeant sur nous-mêmes, immigrés Arabes.

D’où parlons-nous ?

Nous tenons non pas à la liberté de spéculer, de produire et de consommer de la camelote, mais bien à la liberté de critiquer nos sociétés dans l’espoir de les transformer, et de prendre nous-mêmes en main nos vies et le sort de nos collec­tivités. Nous sommes pour l’appropriation mondiale de cer­taines valeurs dont la culture occidentale est porteuse. Certaines sont incarnées dans des ins­titutions et ont un statut d’effecti­vité en France ; notamment les principes de laï­cité et d’éga­lité, les droits des femmes, la liberté d’expres­sion et de contes­tation. Nous sous­crivons à ces valeurs, conquises et inachevées, que nous ju­geons préfé­rables à bien d’autres que porte l’Occident, notamment à celle de l’obsession écono­mique et de la compé­tition qu’elle engendre entre les indivi­dus. Mais nous te­nons également à un certain art de vivre maghré­bin, que nous avons reçu en hé­ritage et dans lequel nous puisons ce qui nous semble à même de com­battre les aspects les plus aliénants de l’évolution des cultures occiden­tale et arabo-musulm­ane. Nous pensons que cet art de vivre est mena­cé non seule­ment par l’occidentalisation de la planète mais également par le dévelop­pement de l’isla­misme radi­cal. Nous sommes donc pour la reprise cri­tique des valeurs et des pra­tiques que portent ces deux ci­vilisations.

Ces positions ne sont pas abstraites : lorsqu’en France, on oublie les prin­cipes égalitaires et d’émanci­pation pour se réfugier dans le divertissement et le consu­mérisme, on peut difficilement re­procher aux im­migrés installés en France de se mettre au diapason... Les immigrés arabes ne sont ni plus ni moins que les socié­tés qui les habitent. Ils sont arabes et français et bien d’autres choses en­core. Leurs situations ne les rendent donc pas plus à même de porter un quelconque projet de démo­cratie radicale que quiconque en France, mais ne les exonèrent pas plus des comptes qu’ils ont à rendre sur ce qu’ils font, ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent. Notre démarche contraste donc d’avec l’ambiance actuelle, puisque ici comme ailleurs, l’heure est à la re­cherche de boucs émis­saires pour en faire les responsables de nos maux et l’élection de grands ou petits sauveurs pour ne plus avoir à croire en nous-mêmes. Plus personne ne prend ses respon­sabilités dans notre histoire collec­tive, fa­miliale, nationale ou méditerra­néenne, à l’heure où le développe­ment ef­fectif du projet théocratique islamiste tend à ruiner tout effort de bâtir des socié­tés vivables.

La fascisation de l’islam

Qu’appelons nous le projet islamiste ? C’est la mise en œuvre d’une socié­té théocratique et dictato­riale, xénophobe et ségrégationniste, fondée sur des lois re­ligieuses, donc indiscutables. C’est la volonté d’insti­tuer des sociétés du même type que celles du moyen âge où se déploie l’Inquisition, ou encore celle de la Chine traditionnelle ou du Japon de l’aube de la modernité. C’est la vo­lonté de dominer le monde et de remplacer l’Occident, si haï car si admiré, dans ce rôle. [Il s’agit, comme le fit le nazisme auprès des Allemands, d’exa­cerber le ressentim­ent chez tous les musulmans et d’éveiller la nostalgie de l’em­pire, ici du Califat, thématiques abordées explicitement par les isla­mistes tuni­siens depuis la campagne électorale d’octobre.] Ce projet s’ap­puie notamment sur la pré­gnance de normes religieuses dans les Constitutions de tous les pays musul­mans – mis à part le Liban – qui, des plus laïcs et inspi­rés par l’Occident (Tunisie, Turquie, Algérie,...) aux plus islamistes (Barheïn, Qa­tar, Ara­bie Saou­dite,...), ont toujours maintenu tout ou partie des lois fon­dées par l’islam dans leur législa­tion. Ainsi, par exemple, dans tous les pays arabes, des lois inter­disent à un non-musulman d’épouser une mu­sulmane, sauf si l’homme se convertit à la foi de sa future épouse. Le débat sur la réfé­rence à l’origine ju­déo-chrétienne des Euro­péens dans la Constitution euro­péenne, quoi qu’on en pense, a pu se poser. Ini­tier un tel débat au sein du monde ara­bo-musulman est tout simplement impos­sible encore à l’heure ac­tuelle : la ques­tion pour les Etats arabes, qu’ils soient pro­gressistes ou isla­mistes radi­caux, est réglée et depuis fort longtemps. La base de leur législation est la Shari’a, plus ou moins présente et appliquée en fonc­tion des pays. Car, pour les musulmans, la religion et la « citoyenneté » sont confon­dues historiquem­ent de­puis la naissance de l’islam. C’est cette prégnance de l’islam et dans les lois et dans la vie civile que le projet islamiste veut radica­liser. Il en­tend pour cela raviver une division traditionnelle encore présente dans l’esprit de cer­tains musulmans. Traditionnellement, ces derniers divisent le monde en trois zones : il y a d’abord Dar islam : Maison / Terre de l’islam, lieux où les mu­sulmans sont dominants et où la société est en­tièrement régie par des lois isla­miques ; ensuite, Dar el daw’a : Maison / Terre de prédication, ap­pelée aussi Dar solh, Terre où l’islam doit être restauré : pays non-musulmans dont la conquête se doit d’être subtile car limitée par des traités de paix provi­soires et relatifs aux rapports de forces et aux enjeux divers en pré­sence. Et en­fin, Dar arb, Maison / Terre de guerre, territoires non-musulmans à conquérir par la force et à soumettre, appelés aussi Dar el koufar, terre de mé­créants. Ces deux derniers termes englobent bien entendu la France. Comment, dès lors, interp­réter les récentes et généreuses propositions d’aides financières du Qatar pour la ré­habilitation de certaines banlieues françaises où nous vivons et qui sont socialement et matérielle­ment en ruine ; ou encore les non moins géné­reuses subventions des pays du Golfe à la vie associa­tive « culturelle et cultuelle » en France ? Comment entendre les revendications des musulmans en France pour la prise en compte de leur religion dans l’arsenal juridique, les ins­tallations munici­pales, ou encore dans les pratiques médicales d’un pays pour­tant laïc ?

Vouloir vraiment une société égalitaire, animée par des individus respon­sables d’eux-mêmes et de leur entourage, c’est refuser la ségrégation sociale et sexuelle, le féodalisme, le clanisme, le colo­nialisme et la domination des uns par les autres. C’est alors, aussi, voir dans l’émergence croissante de cette bigo­terie re­vendicative une menace pour les acquis de siècles de luttes san­glantes pour la li­berté des hommes et des femmes de ce pays et d’ailleurs. C’est enfin refuser cette réaction face au vide spirituel et social occiden­tal contemporain, et la dé­noncer publiquement comme telle. Nous fe­rions preuve de la même clair­voyance et intransigeance si l’idée venait à certains esprits malades et vindica­tifs de se bricoler une iden­tité nazie en remettant au goût du jour la mode vestiment­aire des Skinheads dans nos rues.

Qui peut croire que les populations françaises, immigrées ou non, resteront tranquillement et éternelle­ment passives face à l’indécence du déploiement du projet islamique en France et des com­portements pro­vocateurs et belliqueux qui en émanent ? A chaque aveuglement, il suffit à la droite et à l’extrême droite na­tionale d’évoquer ce qui se donne à voir de manière évidente pour l’exacerber et en faire un élément à charge.

Les prières de rue, nées il y a maintenant plus de dix ans aux pieds de la butte Montmartre – quartier historique baigné du sang de la lutte des Commu­nards – n’ont provoqué aucune réaction, si ce n’est de l’extrême droite, qui voit là une occasion de grossir ses rangs. Pourquoi jamais aucun collectif d’immi­grés arabes n’a manifesté contre ces prières et la construction de mos­quées ? Pour­quoi le comportement provo­cateur de certains des nôtres n’est-il jamais dé­noncé massi­vement et publiquement par nous-mêmes ? En désertant ce ter­rain, nous donnons raison aux discours racistes, qui prennent prétexte de ce spectacle don­né par la catégorie la plus fanatique, la plus bruyante et hysté­rique, et la moins représenta­tive des musul­mans en général. Déserter cet es­pace c’est égale­ment et de fait soutenir par son silence le projet islamiste.

L’expression islamiste

Lorsque nous voulons discuter le fait de se revendiquer publiquement mu­sulman aujourd’hui avec n’importe quel adepte de cette religion, nous enten­dons souvent l’objection : « Nous, nous voulons vivre notre islam tranquille. C’est notre religion. Pourquoi devrions-nous nous justifier tout le temps d’être mu­sulmans ? ». Pourquoi, effectivement, celui qui se revendique de l’islam de­vraient-ils se distinguer publi­quement de toutes les monstruosités qui se sont faites et se font conti­nuellement en son nom ? Pourquoi, en effet, tandis que l’ex­trême droite cherche à l’amalgamer aux terrorismes et aux ré­gimes théocra­tiques, devrait-il s’en distinguer ? Qui que l’on soit, si l’on se ré­clame de quelque chose, il faut en assumer l’his­toire ancienne comme l’ac­tualité brû­lante : com­munistes, colonialistes, militaires, nazis ou islamistes doivent pou­voir répondre de leur engagement. Et ce d’autant plus lorsqu’il se donne à voir de façon expli­cite par la tenue vestimentaire ou le port d’un signe particu­liers : déambuler en tenue de djihadiste ou en voile islamique n’a rien d’inno­cent au­jourd’hui, et l’on se demande ce que seraient les réactions si d’au­cuns se met­taient à arborer, en France même, un casque colonial ou un tee-shirt avec fran­cisque...

Car il ne s’agit pas, ainsi, de vivre « sa » religion « tranquille » : il s’agit de militer, qu’on le sache ou non, pour une forme d’islam très particulière, celle qui est entrée dans nos salons au début des années 1990 via les chaînes satelli­taires du Golfe et notamment salafistes, celle qui pourchasse et souvent mas­sacre non-croyants, non-musulmans, femmes, homosexuels, opposants po­litiques, journa­listes, artistes et acteurs de la lutte pour la laïcité et la liberté de culte. C’est en­courager l’af­firmation de la discrimination sur la base du sexe et de la religion. Il s’agit de pratiquer « sa reli­gion » non pas de façon intime, mais po­litique. Il s’agit d’adhérer à un projet de domination clair et récent, aux multiples visages, et qui ravage l’Égypte, l’Iran, l’Algérie, l’Afghanistan, etc., depuis plus de trente ans. Les immigrés qui le soutiennent, de quelque fa­çon que ce soit, se mettent vis-à-vis de la population française dans la position sui­vante : l’argent que nous pouvons gagner et le confort matériel dont nous pou­vons jouir ici nous inté­ressent ; Ce­pendant, nous insultons publique­ment et quotidiennement votre culture, et principalement toutes vos va­leurs conquises par des siècles de luttes, la laïcité en premier lieu.

Ce type de posture porte un nom : c’est une attitude coloniale.

Comment les arabes ont découvert l’islamisme

En France, l’islamisme progresse. Un islamisme ordinaire, explicite ou in­sidieux. Il rencontre au pire la bienveillance, voire le soutien militant d’une partie d’entre nous, immigrés arabes, et au mieux l’indif­férence et une tolé­rance peu­reuse. Car nombreux sont ceux d’entre nous qui ressentent un pro­fond ma­laise face au déferlement de bigoterie islamique ; certains luttent quo­tidiennement dans leur famille, dans leur quartier, en refusant par exemple de faire le Rama­dan, de porter le voile ou la barbichette, de se sentir menacés lorsqu’on abat Ben Laden ou qu’on interdit le port du voile dans les lieux pu­blics mais, sur­tout, en refusant de céder à la réduction de leur identité arabe à l’islam. Cepend­ant, cette opposition semble vouée à ne pas dépasser la résis­tance pas­sive, c’est-à-dire in­dividuelle et non organisée. En France, il semble très diffi­cile pour les immigrés arabes de ne pas osciller, de ce point de vue, entre le mu­tisme et l’agressivité.

Nous venons de, et sommes liés à des sociétés où la sociabilité est encore une réalité très forte, où il est naturel par exemple de réprimander un enfants qui fait une bêtise dans la rue, même si cet enfant n’est pas le vôtre, où il est encore pos­sible d’intervenir pacifiquement dans des situations de conflit dans la rue et de prévenir la violence des uns et des autres sans avoir recours à la po­lice, où les dé­placements de l’handi­capé et du vieillard sont collectivement, spontanément et anonymement accompagnés, etc. Nous faisons ré­gulièrement, dans nos voyages vers nos pays d’origine, l’expé­rience de sociétés encore so­cialement vi­vantes et nous en revenons d’autant plus atterrés par l’as­pect hu­mainement glacial de nos villes fran­çaises, sans parler des campagnes mori­bondes. Partout le désert social français avance, chose à laquelle les immigrés provenant de cultures traditionnelles sont loin d’être insensibles. Petits, nous avons souvent été dérangés par la posture de nos parents, qui se réduisait alors à la fin des an­nées 1960 à celle de l’im­migré toléré sous condition de silence total. Nous vi­vions alors dans le bled el ness, le pays des gens, des autres ; trop bruyants dans nos jeux d’enfants, nos parents brandissaient la menace de la boulicia française qui allait venir nous chercher et nous renvoyer dans nos contrées. Enfermés dans cette posture, difficile d’envisager le combat mili­tant... On remarquera tou­tefois que l’activisme pro-palestinien échappe curieu­sement à la règle.

Dans nos familles, la dimension religieuse était alors insignifiante, du moins jusqu’au début des années 1990 ; les doctrines islamistes propagées par les chaînes satellitaires saoudiennes furent précé­dées de peu par la diffusion sur le marché français de cassettes vidéo de propagande islamiste, no­tamment celles du Front Islamique du Salut (FIS), parti islamiste algérien. L’arrivée de ces chaînes déversant une propa­gande sala­fiste fut accueillie dans nos familles comme une invitation effective au fétichisme religieux ar­chaïsant et à la rup­ture avec la so­ciété française en état de léthargie poli­tique et culturelle. Nous avons, à ce mo­ment-là, assisté avec douleur à la ruine de dizaines d’années de volonté de faire partie de ce pays, et pas unique­ment d’un point de vue écono­mique. Par un cu­rieux retournement, et pour diverses raisons, cette position de soumis­sion et d’ef­facement laissa progressivement la place à une attitude reli­gieuse offen­sive, fût-ce uniquement en privé dans un premier temps : Bled el ness, le pays des gens, devint petit à petit, et de plus en plus, bled el koufar, le pays des mé­créants, à mesure que disparaissaient les espaces laïcs de sociali­sation. Ma­fich insan­ni, il n’y a pas de chaleur humaine, dit l’Arabe moyen en parlant de l’Oc­cident, avant de se tourner naturellement vers les lieux de culte musul­mans, qui promettent, et offrent, contacts hu­mains, édu­cation stricte, principes mo­raux, échanges sociaux, etc. Le prix à payer de cet engagement du reli­gieux dans le social est sciemment ignoré, ce prix étant la participation au projet isla­miste et aux ra­vages qu’il opère sur les individus, et en premier lieu les femmes. Les mères musulmanes savent, ou ne savent peut être pas, ce qu’elles font lorsque, par exemple, elles choisissent de confier leurs en­fants à la mos­quée du quartier, une à deux après-midi par se­maine, pour que ceux-ci y ap­prennent l’arabe cora­nique et chanter Allah akbar : elles confient cet apprentis­sage et leurs petites filles de cinq ans, faites femmes par le port du voile, à des individus qui pensent que la femme est mariable, et donc dé­sirable à neuf ans. Dans une société d’in­dividus responsables, on devrait interdire à ce type de per­sonnes d’approcher un en­fant ou un groupe d’enfants de près ou de loin. Le fait qu’il n’y ait aucune ré­action, ni des amis de l’en­fance et des femmes, ni de ceux de la connaissance et de l’égalité, musulmans ou pas, face à l’obscénité d’une situation « pédago­gique » aux conséquences lourdes quant à la relation aux hommes, à la loi et à la foi de ces enfants, donne une idée de l’état ravagé des forces émancipatrices dans ce pays.

Les damnés de l’identitaire

Nous aimerions que se taisent une fois pour toute et définitivement les voix de ces chantres d’un islam pseudo-mystique et bobo et du narcissisme identi­taire comme celles des Diam’s, Akhenaton, Kerry James et autres rappeurs op­portunistes, qui s’attachent à dénoncer le racisme anti-immigrés, support in­fini de fan­tasmes, dénonciation qui a pour effet d’occulter leur xénophobie bien réelle, elle. Nous aimerions, sur­tout, entendre plus souvent et avec plus de force des voix combatives pour la liberté et l’égalité, comme celle du chan­teur du groupe Zebda en concert, qui après avoir caressé son public immigré de la Goutte d’Or dans le sens du poil en lui servant la litanie de ses chants antira­cistes, clôt son concert en invitant son auditoire à la vigilance et au com­bat « contre tous les inté­grismes », au cœur du quartier qui a vu naître l’inté­grisme musulman en France.

Bien que l’exercice de l’autocritique collective – vital pour qui veut ériger une société authenti­quement démocratique – se raréfie, il nous est encore pos­sible de trouver des gens au sein de la so­ciété française avec lesquels nous pou­vons la re­garder sans fard. Nous pouvons assez facilement en­core critiquer toutes les mou­vances et expériences politiques de France et d’Occident en gé­néral – du moins en Occident... L’épisode colonial, par exemple, n’est aujour­d’hui un "tabou" pour per­sonne. Se livrer au même exercice collectif, et par es­sence démocratique, ap­pliqué cette fois à la so­ciété et à l’individu arabo-musul­man nous est quasiment impossible sans rapidement verser dans l’auto-flagella­tion, l’auto-dénigrement ou au contraire l’hyper-idéalisation, que ce soit avec des Arabes ou des Français dits de souche, qu’ils soient po­litisés ou non. Il se­rait pourtant salutaire qu’enfin nous puissions regarder sérieusement et sans drame au­tant les sociétés dont nous sommes issus, que le phénomène d’émigra­tion/im­migration dont nous ne sommes pas moins issus, sans pour au­tant nous aveugler face aux tares de la so­ciétés française où nous vi­vons. Il ne s’agit pas de minimi­ser, snober ou idôlatrer les réussites sociales et politiques dont nous jouis­sons et auxquelles nous tenons, et pas plus de nier, exacerber, enjoliver ou déprécier la part de notre héri­tage arabe : il s’agit, encore une fois, de tenir en­semble un re­gard critique sans com­plaisance sur nos exis­tences.

(.../...)

Que s’est-il pensé ?

Ce texte ne donne pas, volontairement, dans la nuance des termes pour nous qualifier, nous pré­férons nous auto qualifier d’Arabes, tout simplement, comme le font tous les Arabes, immigrés y compris, entre amis, dans la fa­mille, entre in­connus etc... Enta ’arbi ?, T’es arabe ?, demande-t-on à l’incon­nu(e), dès que des traits physiques ou des paroles révèlent nos origines, pré­lude à une cer­taine connivence à la fois bien réelle et complètement fantas­mée. Depuis des décen­nies, la suren­chère d’ouvrages de sociologie ou d’es­sais politiques jouant avec les termes pour nous (dis)qualifier n’ont eu pour effets que de faire diver­sion par rapport aux vraies questions qui se posent à nous, et dont nous prétendons poser ici quelques ja­lons. Ces bavardages de so­ciologues de salon, pour qui le qualifi­catif d’« Arabe » est quasiment et géné­ralement perçu comme une in­sulte [ou plutôt une infirmité], ne nous aident en rien dans la réflexion sur l’im­migration maghrébine, malgré toute l’urgence des problèmes qu’elle soulève et qu’il faudra bien un jour regarder d’un point de vue émancipateur. Arabe, donc. Le terme est aussi impropre que n’importe quel autre, et de multiples fa­çons – d’abord parce que les descen­dants des arabes colonisant le Maghreb ber­bère sont rares... Mais il est aussi pertinent puisqu’il ré­pond à la réalité telle que les gens la vivent, et à laquelle l’isla­misme donne de plus en plus un seul, et unique, sens.

Les discours des extrêmes droites, nationales ou islamiques, qui nous voient comme des conqué­rants et des fanatiques en puissance, ou encore celui des ré­gnants et des possédants, pour qui nous sommes une main-d’œuvre bon mar­ché exploitable à loisir et manipulable à souhait en fonction des aléas di­plomatiques et des nécessités économiques, sont connus et rodés. Un silence gêné en­toure ce­lui de l’extrême gauche qui nous voit comme des victimes, éventuelle­ment révo­lutionnaires, et dans tous les cas comme faire-valoir de ses pseudo-géné­reux élans. Or, nous voir ainsi, c’est nous considérer d’abord comme des êtres hu­mains totalement passifs, ballottés et dominés contre notre gré (même si évidemm­ent, selon une vision bien rousseauiste, « c’est pour notre bien »), c’est nous voir ensuite comme les porteurs de la pure­té popu­laire, éventuelle­ment ré­volutionnaire, qui s’ignorent comme tels et qu’il suffit d’éclairer et de gui­der. Tous ces discours ont pour but de nous assujettir aux figures coloniales du « bon » ou du « mau­vais sauvage » qu’en tant qu’ex-co­lonisés – et ex-colo­nisateurs ! – nous portons en nous.

En tant que militants de l’émancipation des individus et des peuples, mais aussi en tant qu’Arabes, nous nous sentons doublement insultés par ces dis­cours et refusons de céder à la domi­nation et à la mani­pulation, quelle qu’en soit l’ori­gine.

Le déni de l’acculturation

Un autre mythe voudrait que tout immigré ait été arraché à sa terre natale par la force et la vio­lence. Or, hormis l’immigration musclée au lendemain de la Se­conde guerre mondiale et le cas de réfugiés poli­tiques – qui ne se sou­cient guère des dangers qui pèsent, ici aussi, sur nos libertés me­nacées – la quasi-to­talité des immigrés arabes (ou pas, d’ailleurs) en France sont des gens apparte­nant aux classes moyennes, petites-bourgeoises et aisées de leur pays d’origine : ils ne sont ni pay­sans sans terre, ni ouvriers journa­liers, ni chô­meurs ruraux, ni persé­cutés. Et d’autre part ils sont ve­nus de leur plein gré. C’est le cas de­puis plus de quarante ans, et c’est le cas de nos parents ; ce qui les a poussés à quitter leur pays à la fin des an­nées 1960 n’est ni la guerre, ni la famine, ni une catastrophe naturelle – à moins de considérer les jeunes in­dépendances de l’Afrique du Nord comme telle. Et c’est le cas le plus cou­rant. Sans doute nous di­ra-t-on que l’im­migration est un des mécanismes du capitalisme – c’est bien ce dont nous vou­lons parler.

Que fuyaient donc nos parents quand ils ont quitté leur pays, souvent après les indépendances ? Pour­quoi n’y sont-ils pas restés, en femmes et en hommes libres, pour bâtir une société libre ? Et pourquoi sont-ils venus en France, rallier le colonisateur vaincu ? Peut-être parce qu’ils avaient d’excel­lentes rai­sons de se méfier du rapport des Arabes au pouvoir politique, tant ce dernier est tradi­tionnellement et his­toriquement marqué par l’atavisme auto­cratique ; peut-être aussi par désir de s’arracher à une domination familiale ou villageoise étouf­fante, ou encore parce que la France les fascinait, bien qu’ils eussent été domi­nés par cette dernière, etc. Les raisons sont multiples et plus ou moins avouables. Les poser et exami­ner calmement les réponses permet surtout d’at­taquer un autre mythe fon­dateur, celui de la figure de l’im­migré pantin mani­pulable et meskine, misérable, baladé par les puissants, [mythe singulièrement re­layé et porté à son paroxysme par les gauchistes et autres tiers-mondistes dé­magogiques depuis les années 80.]

Pas d’histoire, masque d’Occident

Ce mythe-là est coriace. Il est colportée à la fois par les visions racistes et vic­timaires (on va voir là en­core comment ces deux visions se rejoignent en une seule) et relayé par une grande partie des intéres­sés eux-mêmes ; il consiste à faire porter l’échec des pays décolonisés entièrement au colonisa­teur. Notre pro­pos n’est pas ici de faire le bilan des décolonisations et de la responsabilité pre­mière des peuples décolon­isés dans l’échec de ces dernières. Mais il faut tout de même dénoncer les analyses belliqueuses, démagog­iques et discrimina­toires, qui imputent l’entière responsabilité de ces échecs aux Oc­cidentaux. Ces posi­tions sont non seulement fausses, mais aussi fondamentale­ment racistes an­ti-arabes, bien qu’elles soient trop souvent défendues par les maghrébins et les mu­sulmans eux-mêmes. Elles confortent une idéologie se­lon laquelle il n’y au­rait qu’un peuple et un seul : ici, en l’occurrence, le peuple occidental, non seule­ment capable de faire son Histoire mais capable de faire et de défaire en­tièrement celle d’un autre – ici, le peuple arabe - réduit à l’impuis­sance poli­tique par on ne sait quelle mystérieuse tare.

Ce genre d’idéologie porte un nom : c’est du racisme.

Ce type de positions est une insulte aux femmes arabes d’hier et aux luttes au­tonomes qu’elles ont me­nées pour leur libération, sur lesquelles nous nous ap­puyons aujourd’hui pour poursuivre ce combat. Car ces luttes féministes arabes, dont les prémisses remontent au tout début du XIXe siècle, sont le fruit d’in­fluences littéraires occidentales et non de pressions – fait indéniable en ce qui concerne les pays du cœur arabo-musulman et relatif en ce qui concerne ceux du Maghreb. C’est oublier que ces femmes sont les seules des trois caté­gories de personnes discriminées par la Loi co­ranique à s’être libérées – pour une part – de leur statut d’infériorité, là où les esclaves et les non-musulmans doivent leur libé­ration uniquement aux pressions européennes. C’est aussi mi­ner, au passage, les luttes actuelles face à la détérioration du sta­tut de la femme et des non-musul­mans. C’est enfin et surtout mépriser tout ceux qui ont lutté pour ces décolonisa­tions, pour que leurs peuples prenne leur destinée en main, et tout ceux qui se lèvent et meurent actuellement en Syrie, ceux qui se battent aujourd’hui pour la défense de la laïcité en Tunisie et en Egypte, parfois au pé­ril de leur vie et de celles de leurs proches, ou encore ceux qui se sont levés hier dans d’autres pays arabes pour faire tomber leurs dictateurs.

Cachez cet Arabe que je ne saurais voir

Est-ce par peur d’être déçus par les motivations de ceux que certains vou­draient voir comme les nou­veaux sujets révolutionnaires de l’Histoire que ces questions sont bannies au sein de toutes les organisa­tions d’extrême gauche ? Pourtant, il vaut mieux le savoir, les immigrés arabes ne sont ni plus ni moins an­ticapitalistes que qui que ce soit. Ce qui les attire en France, c’est la liberté, et avant tout la liberté de consommer, de s’enrichir, voire d’entreprendre. Ils n’ont bien souvent aucun espoir de voir émerger celle-ci dans leur pays d’ori­gine où le pouvoir est traditionnellement corrompu. La li­berté de commercer et de consom­mer n’y est accessible qu’à une petite minorité du cénacle des diri­geants et de leurs affiliés, et cela est d’autant plus sensible en période de crise écono­mique. La ma­jeure partie, pour ne pas dire la quasi-to­talité des im­migrés arabes se fichent de défendre l’héritage en ruine des grandes luttes émancipa­trices de l’Oc­cident. De ce point de vue, ils ne se distinguent en rien de la majorité de la popu­lation française à la­quelle ils sont parfaitement inté­grés. La perspective d’une participation plus ou moins importante au fes­tin ca­pitaliste que promet­taient les Trente Glo­rieuses – et que met à mort la crise économique actuelle – motive en grande partie leur exil vers la France. Le confort matériel et la ri­chesse technologique de l’Oc­cident fascinent les magh­rébins comme le reste de l’huma­nité qui en est privée.

Si les immigrés ont pu apprécier le climat de liberté et l’ambiance relative­ment égalitaire qui règne en France, provenant de sociétés traditionnelles à fort contrôle social, il semble que ce climat ne leur convient plus – et pour cause : il est moribond. L’Occident, de plus en plus avec le temps, n’invite les im­migrés qu’à certaines formes d’intégrations économiques, auxquelles ceux-ci adhèrent avec plus ou moins de fa­cilité en fonction de leurs origines.

Portrait du néo-ex-colonisé

L’Arabe immigré moyen n’a aucun problème ni avec l’injustice sociale, ni avec l’autoritarisme, ni avec le sexisme du moment qu’il n’en est pas immé­diatement victime. Ce sont là des lieux com­muns admis entre nous. Si vous lui dites que ce n’est pas juste qu’il y ait des pauvres et des riches sur terre, il vous dira « non, ce n’est pas juste mais, Allah ghélab – La volonté de Dieu est puis­sante –, ça a toujours été comme ça dans l’Histoire de l’humanité » ; si vous lui si­gnalez que ce n’est pas juste qu’il y ait un chef auquel on doive se sou­mettre aveuglé­ment, il vous répondra : « il en faut toujours un, sinon c’est la fitna (le chaos) » ; si vous lui dites que les ras marbouta, les têtes closes par un turban, qui pullulent dans nos quartiers, ici et au bled, sont por­teuses de me­naces pour la li­berté comme pour l’arabité de chacun, il répliquer­a : « oui, mais quand même, ce sont des musul­mans, sans doute un peu égarés mais bon... Ce sont nos frères quand même, et ils ne font de mal à per­sonne », etc. ; si vous lui faites part de votre in­quiétude face à la montée du nombre de femmes et de fillettes voilées dans votre quartier, il vous dira : « c’est rien, ça... Quand même, c’est bien que des femmes choisissent la sû­tra, la protection divine, dans ce pays de débauche », etc. Enfin, si vous lui dites que le port du voile et la lapidation à mort sont des archaïsmes inhu­mains, il le recon­naîtra peut-être du bout des lèvres et s’empressera alors de vous signaler que « la peine de mort existe aux Etats-Unis »... On voit là com­ment le pire de l’Occi­dent est retenu et convoqué pour jus­tifier l’injustifiable. L’Arabe moyen, mu­sulman occidentalisé mais néanmoins semi-moderne, n’évo­quera certainement pas alors les luttes qui sont venues à bout de cette même peine de mort, en France notamment, ni l’impossibilité de telles luttes, en Iran par exemple. Sauf évidemment si il a un inté­rêt immédiat ou différé à vous dire autre chose. Car, et c’est regrettable, l’opportuniste de Jacques Du­tronc et le Tar­tuffe de Molière cohabitent bien souvent et sans difficulté ma­jeure dans notre néo-ex-colo­nisé. Peut-être n’y a-t-il pas plus d’Arabe moyen que de Français moyen : mais ce qui est sûr, c’est qu’en France, les manifesta­tions arabes contre l’inté­grisme musulman sont extrêmement rares, [et le fait d’une petite élite [1]], contrairement aux ma­nifestations françaises contre le Front National.

L’impasse stratégique

La combinaison des figures de l’opportuniste et du Tartuffe rend effective la participation, d’une part au manège bigot qui renforce l’islamisme, et d’autre part, aux rapports néo-coloniaux entre Etats occiden­taux et pays sous perfu­sion économique, dont une bonne part des revenus provient de l’ar­gent des immi­grés, souvent durement gagné ici. Car celui qui émigre a l’injonction de réussir et, sur­tout, de montrer qu’il a réussi. Comment autrement justifier ce qui dans les cultures tradition­nelles est quasiment sacrilège, à sa­voir l’éloigne­ment vo­lontaire du tissu familial et culturel d’ori­gine ? Le choix de quitter la terre où sont enter­rés ses ancêtres, le pays de son père, etc., est loin d’être anodin, pour un Arabe. L’installation paci­fique de musulmans en terre non-musulmane n’a été possible et autorisée par les docteurs ottomans de la Loi islamique qu’à par­tir du début du XVIIIe siècle ; elle n’est effective et signifi­cative que depuis une soixantaine d’années environ. De plus, les familles tra­ditionnelles dont nous sommes issues n’ont pas vécu de révolution culturelle débouchant sur une re­mise en cause du paternalisme, de l’autoritarisme et de la famille, comme celle de Mai 68 en France. Le choix de l’exode vers la France – ennemi d’hier – est donc loin d’être une simple affaire dans l’imagi­naire arabe et, de ce fait, doit être justifié.

La ghorba, l’exil, pour être excusé doit conduire à la réussite sociale qui, en France, se veut axée prin­cipalement autour du mérite et de l’effort person­nel ; dans nos pays d’origine, le rang et la fonc­tion occu­pés étaient tradition­nellement et sont encore trop souvent le fait de filiations et d’accoin­tances avec la clique ré­gnante. La réussite sociale en Occident passant par les canaux officiels du capital­isme (diplômes, formations, concours, entretiens, carrière, augmenta­tion, etc...), d’ailleurs de plus en plus obstrués, de­mande de ce fait un effort sin­gulier pour des individus qui y sont partiellement étrangers. Cette réussite doit se manif­ester notam­ment à travers l’importation de camelote occidentale, et de rêves de pays de Co­cagne où koulchi lebes ab­dullah, tout va bien, Dieu merci, et en plus le petit va à la mosquée tous les ven­dredis, ma klatouch fran­za, ched fi di­nou, comme on dit, la France ne l’a pas mangé, il garde sa Foi, même si c’est souvent loin d’être le cas, pour le meilleur comme pour le pire. Et pour cause : celui qui vit son exil comme une trahi­son cherchera constamment à prouver à lui-même et aux autres qu’il est plus arabe que les Arabes restés au pays, ce qui se réduit aujour­d’hui à être plus musulman que les musulmans du pays... Cet idéal diffici­lement accessible en terre infidèle doit bien entendu être constam­ment contreba­lancé par la volonté de de­venir toujours plus prodigue qu’eux. Il en résulte une posture proprement inte­nable, à moins de jouer, au gré des cir­constances et des intérêts, sur tous les tableaux. Cette stratégie fut particulière­ment mise à jour lors des élections tunisiennes pour la Constituante d’octobre 2011.

Le fait que les Tunisiens vivant en France aient voté dans les mêmes pro­portions que les Tunisiens en Tunisie,pour le parti isla­miste Ennhada [quatre sièges rem­portés sur les dix réservés à la France] interroge sur les inten­tions des premiers vis-à-vis de leur pays d’origine et de la France. Car le message in­duit est trou­blant : Il y a, d’une part, l’islamisme là-bas pour le supplément d’âme et surtout la bienveillance des islamistes et des chefs locaux – qui com­mencent à tenir des villages tunisiens sur le mode de la seigneurie féodale. Et il y a, d’autre part, la France, pour son confort, son argent et sa sécurité. Tant pis si le peuple tunisien souffre d’une application élargie de la Shari’a, nous, nous sommes en France à l’abri. Nos filles, qui étu­dient le management inter­national pour un jour tra­vailler avec les Saoudiens peuvent le faire en toute sé­curité ici, sans être physi­quement menacées par ces groupes de salafistes vio­lents qui font de plus en plus d’incur­sions et d’intimidation dans les universi­tés, comme en Tunisie...

Là encore, cela porte un nom : c’est de l’opportunisme.

Les Arabes restés au pays ne sont pour la plupart pas dupes de ce manège ; certains le dénoncent même à demi-mot et sur le ton de la dérision. C’était le cas du « Mouvement des Cons », né d’une réaction des Tunisiens face au vote isla­miste des Tounsi fi franza, tunisiens vivants en France : Cette provocation po­tache appelait alors sur Facebook les Français résidant en Tunisie à voter Le Pen ([ce que 240 d’entre eux firent lors des présidentielles de 2012 – reste à sa­voir s’ils sont d’origine française])... La démarche de ce groupe traduit, de façon cy­nique, les questions que beaucoup de citoyens des pays arabes se posent en si­lence vis-à-vis de la France : pourquoi laissez-vous des liberticides jouer avec vos libertés ? Ces libertés pour lesquelles vous comme nous nous sommes un jour battus ne se­raient-elles plus bonnes ni pour nous Arabes ni pour vous Fran­çais ? Pourquoi ces gens là partici­pent-ils à construire le chaos dans notre pays tout en étant à l’abri de celui-ci en France ? Pourquoi, enfin, acceptez-vous que des électeurs islamistes possèdent la nationalité française, quand ils en ba­fouent les principes de liberté et d’égalité ? Questions malheu­reusement que seule l’ex­trême droite pose en France, les exacerbe, les dé­forme, les isole et y apport­ant ses propres réponses, et c’est là tout le drame.

Farces et douleurs en islam

Les mouvances et régimes politiques islamistes exhument la xénophobie qui sommeille en cha­cun de nous, Européens, Arabes, Africains, Asiatiques, Amé­ricains. L’islamisme permet aux sujets arabo-musul­mans d’exprimer et de fon­der leur rejet de la différence et leur sexisme. Il leur permet, d’une ma­nière gé­nérale, d’affirmer leur prurit de domination et la désignation de boucs émis­saires et d’ennemis, l’ennemi étant celui qui n’est pas musulman, celui qui n’est pas dans le droit chemin. Cela aussi porte un nom, c’est de la xéno­phobie, voire du ra­cisme pur et simple comme celui qui s’exprime banalement vis-à-vis du kah­louch, le noir, d’autant plus si ce dernier ne reconnaît pas Ma­homet. Oui, les Arabes peuvent être xéno­phobes et réactionnaires – et ils le sont dans leur écra­sante majorité. Les gens de la gauche bien pensante comme radicale hurlent à le lire, quand les plus hon­nêtes d’entre nous l’admettent en riant sans grande diffi­culté, et surtout, mais plus rarement, n’en font pas une fatalité. Ce­lui qui ne veut pas se plonger dans les livres d’histoire pour étayer cette évi­dence n’a qu’à interr­oger un Sénégalais immigré en Mauritanie, ou un chrétien nigérian chassé de son village par les massacres perpétrés actuelle­ment par les pro-isla­mistes dans son pays, ou encore un ouvrier hindou ou un bouddhiste thaïlandais en Ara­bie saoudite, etc.

Refuser pour des raisons tac­tiques de voir la xénophobie arabe, c’est bien entendu l’encourager de façon pernicieuse ; cette atti­tude de déni semble être un des principaux ressorts du passage de la posture de vic­time, natu­rellement pure, innocente et flouée à celle de rebelle éternel, bourreau dan­gereux et potentielle­ment bar­bare.

Les autres franges immigrées (asiatiques ou européennes de l’Est, par exemple) ne resteront pas éter­nellement passives et confiantes en l’Etat, sur­tout si leur liberté de commercer est menacée par une poi­gnée d’autres immi­grés, qui jalousent leur réussite économique et se plaignent de n’être « plus chez nous » dans les quartiers jadis occupés majoritairement par des maghré­bins. C’est no­tamment ce qu’on peut observer dans le quartier de Bel­leville à Paris, où les ré­centes tensions entre « jeunes racailles », no­tamment arabes et xéno­phobes, et travailleurs (notamment sans-papiers) Chi­nois et non moins xéno­phobes semblent annoncer un ras-le-bol réciproque dont on peut penser qu’il va se radi­caliser et s’ampli­fier. Là encore, refuser d’admettre ce qui saute aux yeux, c’est laisser le soin à la droite de poser et de traiter le pro­blème, voire le « ré­gler », en­core une fois à sa manière, c’est-à-dire en l’hyper­trophiant, le dé­formant, l’arra­chant à son contexte pour en faire un élément de son idéologie xéno­phobe.

Double appartenance, double absence, double exclusion

Rares sont aujourd’hui les individus au sein de la société française capables de constance et d’honnête­té dans leurs relations, qu’elles soient amoureuses, amicales ou politiques. Le besoin vital de relations so­ciales nous amène ce­pendant à construire des liens mutuels hypocrites et claniques : On lutte ici entre écologistes bobos pour des repas bio à la cantine, là entre musulmans pour des re­pas halal, là encore entre transsexuels pour réclamer l’invention d’un troi­sième sexe administratif, etc. Les croyances les plus déli­rantes de­viennent alors indis­cutables, et signent la mise à mort de la perspective d’une société cohé­rente et unie autour d’un projet qui dépasse les particularismes et pose l’égalité et la li­berté comme principes fédérateurs de ses membres. Pris dans ce mouve­ment, les immigrés arabes jouent leur part de la partition. Au fond d’eux-mêmes, nombre d’entre eux sont peu convaincus de leur croyance religieuse, beaucoup savent qu’ils se racontent des histoires, en re­prenant et en exacerbant la part la plus alié­nante de leur culture d’origine : l’islam. Mais il semble extra­ordinairement diffi­cile de se l’avouer et de l’avouer publique­ment, en prenant le risque d’être banni de son clan et de vivre la peur d’être ren­voyé au vide d’une so­ciété occidentale qui survit et se ment à défaut de vivre et de s’inven­ter. Dans une France psychi­quement et socialement rava­gée, nombreux sont les Arabes qui délirent et fan­tasment autour de leurs ori­gines, leur culture, qu’ils ne connaissent pas, ou mal, la plupart du temps. En guise d’antidépresseur – fourni entre autre par l’Arabie saoudite – ils se réfu­gient dans une pratique dé­cérébrée, prosélyte, tartuffesque et tout sauf spiri­tuelle de l’islam.

La maladie de l’identité arabe

Le commerçant bigot estampillé « halal », ignore sans doute que tout en af­firmant sa bigoterie et son goût pour le marketing, il délaisse une part pré­cieuse de son identité arabe, celle qui veut que l’aliment soit préparé avec soin, pa­tience et amour car destiné à être partagé ; celle qui veut que le mets ingurgité soit un remède pour le corps comme pour l’âme ; celle qui veut sur­tout que, bien que commerçant, il reste attentif à la satisfaction du consom­mateur et ne pratique pas la ghadra, traîtrise à la limite de l’empoison­nement volontaire d’autrui. Et voilà nos rebeus moyens contents de produire et de consommer des denrées dont le goût et la qualité feraient hurler nos grand-mères, et d’oublier jusqu’à la recette des bricks et de la mouloukhia pour épouser celles de la plus commerciale pizza halal et du plus tendance encore sushi halal. L’intégration fonctionne à plein dès qu’il s’agit de bu­siness, tout en préservant son ticket pour le paradis musulman : c’est là tout l’art de l’isla­mo-opportunisme.

L’islamisme, en se déployant, emporte avec lui tous les comportements au­trefois désintéressés et spon­tanés qui faisaient la richesse des relations sociales entre les Arabes et les autres et entre les Arabes eux-mêmes. L’auto-dérision, l’art du conflit, la franchise, etc, sont autant de comportements qui s’éva­nouissent au profit du calcul, de l’intérêt immédiat ou posthume et de l’hypo­crisie. Une insti­tutrice musulmane, tout en ajustant le voile qu’elle remet sur sa tête une fois sor­tie de l’école publique où elle enseigne, vous dira sans la moindre gêne que, pour ne pas vous avoir raccom­pagné en voiture aussi sou­vent qu’elle l’aurait pu, elle regrette d’avoir per­du « plein de hassanat », ces bonnes actions qui, cumu­lées, augmentent les chances d’accéder au pa­radis, celles qui s’exercent sur des supposés musulmans étant davantage « rémuné­rées ». Ce type de comportement tend à se normaliser chez les musulmans, qui ainsi en­terrent chaque jour un peu plus la gratuité du geste solidaire et le souci de l’autre, dont nous pouvions nous enorgueillir ; mais aussi toutes les attitudes de frugalité et d’économie domes­tique basées sur la récupération et l’échange, au profit de débordements consu­méristes, particuliè­rement visibles lors des re­tours au pays, et paroxys­tiques en période de ramadan. Ainsi dispa­raissent à vue d’œil de précieux leviers sur les­quels pou­vait s’appuyer une écologie du quotidien – que certains ap­pellent « dé­croissance » ou « simplicité volon­taire », qui se cherche chez les Français et qui était naturelle et très pré­sente, jus­qu’à il y a peu, dans ces cultures traditionnelles. Là où l’islamisme apparaît, tout de­vient comp­table, et plus rien n’est pris au sé­rieux dans ce pro­cessus, lent mais efficace, de déshumanisa­tion des rap­ports entre les individus et entre ceux-ci et leur envi­ronnement.

Ainsi le musulman bigot profondément matérialiste endosse-t-il, sans diffi­culté aucune, la figure du petit boutiquier comptable, commerçant ici bas et avec l’au-delà, et dont les succès s’accom­modent tou­jours de quelques petits arrangem­ents ici et là.

Le pacte victimaire

La chanson de Daniel Balavoine, L’Aziza, hymne antiraciste matraqué sur nos ondes au cours des an­nées 1980, contient une phrase qui résume très bien la pos­ture victimaire. Elle traduit la tentation qu’ont nombre d’Arabes – immi­grés ou pas – d’épouser une figure, elle aussi admirée et haïe, celle du Juif. La chan­son s’adresse à une « beurette » et lui signale : « Ton étoile jaune c’est ta peau / tu n’as pas le choix ». Il est étonnant que cette phrase odieuse n’ait pas donné lieu à un tonnerre de réactions des des­cendants de Juifs et de résistants morts dans les camps hitlériens. Car, l’air de rien et en musique, le géno­cide des Juifs est asso­cié – et mis au même niveau – que les discriminations, les ex­clusions, et quel­quefois les crimes, dont sont victimes les Arabes, comme l’est la majorité des franges de la population fran­çaise, qu’elles soient immi­grées, fé­minines, handica­pées, âgées jeune, ou tout simplement pauvres.

Mais, plus encore, la suite de la phrase introduit de façon très explicite l’idéo­logie victimaire domi­nante qui aboutit à la judiciarisation des rapports entre les individus et leur société vidée ainsi de ses ci­toyens responsables mais remplie de victimes qui exigent constamment réparation : « Ton étoile jaune... ne la porte pas comme on porte un fardeau / Ta force c’est ton droit. ». Le glis­sement s’opère d’immigré maghrébin à victime suprême, qui, en tant que telle, a tous les droits, le droit de faire et de dire n’importe quoi, en premier lieu, et sur­tout, celui de devenir à son tour, bien entendu, bourreau. Non, notre peau n’est pas une « étoile jaune », pas plus que notre gueule ou notre histoire ou quoi que ce soit d’autre et nous ne voulons être ni persécutés, ni persécu­teurs. Et, oui, nous avons le choix de ce que nous voulons être : des individus émancipés, dignes et à la hauteur des enjeux de leur époque ; c’est-à-dire res­ponsables, et n’at­tendant, de ce fait, rien des marchands de paradis terrestres ou virtuels.

La posture victimaire n’est pas une alternative à la posture islamiste : elle en est à la fois l’envers néces­saire et le complément organique. Les ressources pour s’extraire de ce faux dilemme existent autant qu’elles sont à créer. Il s’agit finale­ment de sortir de cette position infantile si bien décrite par le célèbre dic­ton de nos grand-mères, nal’eb oula nfassed, je joue ou je casse.

[1] C’est par exemple le cas de l’appel louable, minimal et discret « Des Tunisiens de l’étran­ger contre la violence des fanatiques religieux », de la fin avril 2012, disponible sur notre site.

http://www.magmaweb.fr/spip/spip.php?article590

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