Le général Charles de Gaulle discute le 30 août 1959 avec des habitants de Zommorah.Le général Charles de Gaulle discute le 30 août 1959 avec des habitants de Zommorah.© AFP

Pourquoi l’Algérie est-elle restée à l’écart du Printemps arabe ? Selon Tony Barber, du "Financial Times", la réponse est dans l’exceptionnelle brutalité de son passé colonial.

L’année du Printemps arabe a vu déferler en Afrique du Nord et au Moyen-Orient une vague de troubles sociaux et de révolutions politiques. En Algérie, l’ancien régime, lui, n’a pas vacillé. En février, quelques émeutes ont conduit les autorités à lever l’état d’urgence en vigueur depuis dix-neuf ans. Mais les forces armées et les services de sécurité n’ont ni cédé ni subi de pressions de la part de la communauté internationale. Trois raisons à cela. Tout d’abord, les Algériens gardent un souvenir douloureux du conflit entre le régime et les islamistes radicaux qui a fait au moins 200 000 morts dans les années 1990. Ensuite, la détermination des autorités, depuis cinquante ans, à ne jamais perdre la main, grâce notamment à la manne pétrolière. Enfin, la discrétion de la communauté internationale, en particulier de l’ancienne puissance coloniale française, qui s’est tenue à l’écart.

Ces faits s’enracinent dans les cent trente-deux ans de domination française qui ont culminé avec la guerre d’indépendance (1954-1962). Comme l’écrit Martin Evans : « L’Algérie fut l’un des épisodes les plus longs et les plus difficiles du processus de décolonisation. Cet épisode a été le symbole de la fin des empires européens, un événement crucial qui a contribué à tracer les contours du XXe siècle, qui est intimement lié à d’autres processus clés : l’impact des deux guerres mondiales, la guerre froide, le panarabisme et le mouvement de construction de l’unité de l’Europe de l’Ouest. » La guerre a laissé des cicatrices dans la société française. Elle a entraîné le rapatriement de 1,1 million de colons, dont beaucoup ont adopté le populisme antimigratoire d’extrême droite de Jean-Marie Le Pen. Pendant et après la guerre, beaucoup d’Algériens se sont installés en France et y ont fondé des familles, remodelant l’identité nationale.

Trois nouveaux livres éclairent admirablement les premiers temps du colonialisme français, ainsi que l’animosité entre gouvernants et gouvernés qui a engendré un nationalisme algérien intransigeant, et le processus qui a vu s’effondrer l’ambition française de bâtir une société harmonieuse où colons et natifs auraient cohabité pacifiquement. Un tel espoir était d’ailleurs au cœur de la vision humaine et politique d’Albert Camus. Né en Algérie, cet auteur français y situe certaines de ses meilleures œuvres, comme La Peste et L’Étranger. Hommage vibrant de sa fille Catherine, Albert Camus, solitaire et solidaire rassemble des centaines de photos de l’écrivain. Certaines citations qui les accompagnent rappellent combien il déplorait les violences des dernières années de l’Algérie française. « Je n’ai jamais rien écrit qui ne se rattache, de près ou de loin, à la terre où je suis né. C’est à elle, et à son malheur, que vont toutes mes pensées », déclarait-il en 1957, en recevant le prix Nobel de littérature.

Et pourtant, dix ans avant le début de la guerre, la possibilité que l’Algérie surmonte un jour les haines entre les natifs et leurs gouvernants français était déjà infime. Dans Algeria: France’s Undeclared War (« Algérie : la guerre non déclarée de la France »), Evans décrit les violentes manifestations qui ont eu lieu à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en mai 1945, dans l’Est algérien, où plus de cent colons furent tués : « Une violente confrontation, suivie de démembrements rituels où les organes génitaux étaient coupés et placés dans la bouche des cadavres, les poitrines lacérées, les gorges tranchées et les ventres éviscérés. » Les représailles françaises ne furent pas moins brutales : des milliers d’Algériens furent massacrés. « Désormais, rien ne pouvait redevenir comme avant. L’Algérie rurale avait affronté l’Algérie européenne, et la société était plus polarisée que jamais », observe Evans.

Plus qu’une guerre

Professeur d’histoire à l’Université de Portsmouth, Evans a utilisé des archives déclassées et de nouveaux témoignages pour démêler l’écheveau de l’histoire française et nord-africaine. Il faut ainsi se souvenir que, pour les dirigeants français et la population, l’Algérie n’était pas une simple colonie mais une partie intégrante de la nation. Dès les années 1880, ses structures administratives étaient les mêmes qu’en métropole et il était impensable que la France puisse en être amputée. Mais l’idée que l’Algérie est comme le Languedoc était fictive. Le code de l’indigénat constituait un « ensemble de lois exclusivement répressives qui ne s’appliquaient qu’aux musulmans », écrit Evans. « L’Algérie française était strictement ségrégationniste […]. La séparation politique produisait la séparation physique. Européens, juifs et musulmans habitaient dans des lieux différents et coexistaient sans jamais se mélanger. »

Il a fallu attendre 1999 pour que l’Assemblée nationale française reconnaisse le combat pour l’indépendance comme une guerre. Pendant le conflit, l’État français ne parlait que d’opérations de « pacification » ou de « maintien de l’ordre et de la loi ». Mais il s’agissait d’une guerre – en réalité bien plus qu’une guerre. Jusqu’à ce que la IVe République soit remplacée en 1958 par la présidence de Charles de Gaulle, il s’agissait pour la France d’un combat crucial pour maintenir son rang de puissance mondiale. Humiliée par la défaite et l’occupation nazie entre 1940 et 1944, elle voyait le contrôle de l’Algérie comme la base d’une union franco-­africaine qui s’étendrait de Paris aux possessions d’Afrique centrale et occidentale. La victoire aurait permis de renforcer le poids de la France dans l’alliance antisoviétique et de lui donner un atout dans sa compétition avec « l’impérialisme anglo-saxon » de la Grande-Bretagne et des États-Unis.

Cette ambition a été anéantie par l’irréductible engagement du Front de libération nationale (FLN), mais aussi par la barbarie des forces françaises, notamment durant la bataille d’Alger, en 1957. Leurs atrocités ont discrédité la politique de Paris, en particulier auprès de l’opinion modérée en métropole. La torture était si répandue qu’un caporal de la Légion étrangère a admis que « s’il y avait un jour un nouveau tribunal de Nuremberg, nous serions tous jugés coupables ». Le FLN a aussi beaucoup de sang sur les mains. Se considérant comme l’unique représentant du peuple algérien, il a éradiqué toute contestation, au prix de milliers de morts. Evans a touché le nœud du problème en décrivant ce conflit comme une guerre à plusieurs niveaux qui a opposé les Français aux Algériens, le FLN au FLN, le FLN à d’autres Algériens, et des Français à des Français.

Dès 1830, la brutalité a entaché les premières actions de la France en Algérie. Dans son étude sur les deux premières décennies de la domination française, By Sword and Plow (« Par le sabre et la charrue »), Jennifer Sessions, historienne à l’Université de l’Iowa, décrit les terrifiantes « enfumades » : au milieu des années 1840, des Algériens étaient piégés dans des grottes et enfumés à mort par les forces françaises. Pour Sessions, « la conquête militaire a eu un impact démographique dévastateur sur la population autochtone, et la guerre française figure indubitablement au panthéon des “génocides coloniaux” ». Elle calcule ainsi que la population algérienne est passée de 4 millions à la veille de la colonisation à 2,3 millions au milieu des années 1850.

Traumatisme

L’invasion de l’Algérie a été par bien des aspects un effet secondaire des tensions intérieures françaises. En 1830, la monarchie ultraconservatrice des Bourbons était au bord de l’effondrement. « Confrontés à une large opposition populaire et à une forte majorité libérale à la Chambre des députés, le roi Charles X et le président du Conseil ultraroyaliste Jules de Polignac ont conçu l’expédition d’Alger comme une tentative ultime et désespérée de gagner le soutien électoral », écrit Sessions. Le plus tragique est d’avoir vu des penseurs progressistes comme Alexis de Tocqueville, auteur de De la démocratie en Amérique, promouvoir ce colonialisme impérialiste par opposition à celui pratiqué au XVIIIe siècle, qui reposait sur l’esclavage et les monopoles économiques.

Sessions conclut que, la colonisation de l’Algérie étant profondément enracinée, il était presque certain que la décolonisation se ferait dans une extrême violence. « La guerre d’Algérie a accouché de nouveaux régimes sur les deux rives de la Méditerranée, et le traumatisme qu’elle a engendré est au cœur de la culture politique et du débat historique dans les deux États postcoloniaux », écrit-elle. Le peuple algérien voulait son indépendance et il l’a gagnée. Qu’il mérite ou non le régime actuel et combien de temps celui-ci tiendra sont une autre affaire.

 

 

Par Tony Barber, Financial Times

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