Le Maroc face à un fait divers qui assombrit le printemps arabe

Si le gouvernement français a fait une pression extrême sur la chaîne Al Jazeera, pour empêcher la diffusion de la vidéo du tueur islamiste de Toulouse, ce n’est pas uniquement pour défendre la dignité des victimes. En effet, le montage accorderait une large place à la justification des crimes au nom du "Coran", avec des citations explicites. Cette vidéo aurait donc été dévastatrice par rapport à la propagande officielle sur l’Islam de tolérance et le refus des amalgames.
La consigne est de tout faire pour ne pas diaboliser l'Islam. Et ce n’est pas un hasard si l’édito du Monde, daté du 28 mars, était un éloge des Islamistes tunisiens, qui ont refusé d’imposer la charia dans la nouvelle Constitution. En fait, il s’agit d’une marche arrière, très provisoire, du parti Ennahda face à l’opposition non seulement des femmes, premières concernées, mais aussi d’une partie de la société ayant connu une laïcisation à la kémalienne du temps de Bourguiba, puis de Ben Ali. Il y a des acquis de "l’ancien régime" qui ne peuvent s’effacer d’un coup de sourate magique.
Amina violée, mariée, battue, reviolée et suicidée
Même si l’islamisation de la Tunisie et le grignotage des libertés, dans la vie de tous les jours, est indiscutable. Le poids de l'Islam sur le droit, dans les pays arabes, est écrasant. C’est un obstacle majeur à une modernisation prenant en compte les conquêtes des libertés individuelles.
Le Monde a évoqué l’affaire Amina. Tout ce qui touche à l'Islam passionne le quotidien dit de référence, mais jamais innocemment. « C'est un fait divers qui a ouvert un vif débat de société sur la condition de la femme au Maroc. Le 10 mars, à Larache, près de Tanger, au nord du pays, Amina El-Filali, 16 ans, contrainte par sa famille d'épouser l'homme qui l'avait violée à deux reprises, s'est suicidée en ingurgitant de la mort-aux-rats. Aussitôt, les associations féministes ont réagi pour réclamer, comme elles le font depuis plusieurs années, la réforme du Code pénal qui permet ce genre d'arrangement".
La violée qui accuse les islamistes
En fait, dans le droit marocain, le violeur échappe à la justice s’il épouse sa victime. On croit rêver. Mais le cauchemar est bien réel. Car il n’est pas nécessaire que la victime soit consentante; il suffit qu’elle y soit forcée par sa famille. Amina ne l’a pas accepté, surtout que son mari, imposé, la battait et abusait d’elle (mais le viol conjugal n’existe pas au Maroc).

Une coutume tribale ?
De quoi s’agit-il? A l’origine, d’une coutume tribale non musulmane, qui a été islamisée, comme le tchador. Il fallait éviter les vendettas interminables dans les clans des tribus. On réparait un tort, on évitait les guerres privées. L’Islam a repris cette tradition car, dans la charia, la femme ne compte, pas toujours mais souvent, assez peu et surtout, l’islam a horreur des enfants illégitimes.
Aujourd’hui encore, l'enfant hors mariage n’existe pas. Je peux citer l’exemple d’une jeune femme de 40 ans biologiques, mais de seulement 20 ans sur ses papiers d’identité. Tout simplement parce que les parents se sont mariés 20 ans après sa naissance, sortant avec protection d’une clandestinité sexuelle risquée. Le "adoul", juge et notaire religieux, n’a jamais accepté que l’enfant soit né hors mariage; il est donc né le jour du mariage des parents.
Islam obstacle à la modernisation
Ces pratiques archaïques devraient se transformer. Mais cela se heurte à la religion et à l’impossibilité de contredire le "Coran" auquel, heureusement, on peut faire dire beaucoup de choses et leurs contraires.
En faveur d’Amina, la mobilisation a été énorme. De nombreux juristes se sont exprimés en faveur d’une modification de la loi, mais sans jamais s’attaquer aux racines de cette injustice invraisemblable: une religion non évolutive. Les féministes marocaines et la communauté internationale pressent le ministre concerné, Abdelilah Benkirane, de réformer rapidement le Code pénal.

L'Islam au Maroc
Le chef du gouvernement le fera sans doute, mais pas à n'importe quelle condition. "Et sans précipitation", a-t-il précisé. En réalité, les Islamistes, embarrassés, attendent que ça se calme. Le sujet est très mauvais pour eux. Ils sont sur une hypocrite défensive, bien dans leur stratégie.
Depuis leur accession au pouvoir, il y a un peu plus de quatre mois, Benkirane, le chef du nouveau gouvernement et les ministres de même obédience ont multiplié les déclarations apaisantes sur leur attachement aux valeurs de liberté et d’ouverture, aux droits humains, notamment ceux des femmes. Il fallait convaincre l'opinion d'une transformation de la mouvance vaguement religieuse en parti politique de gouvernement, à l’écoute des réalités de la société et de l’époque.
Il faut reconnaître que ce discours de séduction a fait son effet, même dans les milieux les plus profanes. Et voilà que l’affaire Amina vient tout changer. Et d’abord le discours. Sans doute un peu désarçonnés par l’ampleur de l’indignation traversant la société, les Islamistes, écartelés entre leurs convictions conservatrices profondes sur la question féminine et leur nouveau discours de circonstance fraîchement affiché, ne savent plus où donner de la tête.
C’est le bouillonnant Ramid, ministre de la Justice et des libertés, qui a donné le ton dans une déclaration à la télévision, en banalisant le viol, qualifié de «relation sexuelle illégitime », et en justifiant le mariage du violeur avec sa victime. La mort de la pauvre Amina serait survenue à la suite d'un confit avec son « mari » et sa famille. Rien donc à retenir de ce fait divers, somme toute banal bien que dramatique, où la pauvre mineure a « fait le libre choix » de vivre maritalement avec son violeur.

L'Islam : un obstacle à la modernité ?
Dernier soubresaut en date, celui provoqué par la déclaration de Bassima Hakkaoui, ministre de la Femme de la Famille et du Développement social au site internet yabiladi.com. Elle y assure que « parfois le mariage de la violée à son violeur ne lui porte pas un réel préjudice ». Et oui !
La blogosphère marocaine et la « twittoma », la communauté marocaine sur Twitter, n’ont pas tardé à réagir avec virulence et indignation à cette prise de position. On a même vu réapparaître, sur la toile, le fameux «Dégage !», grognement ultime des révolutionnaires du Printemps arabe.
De fait, la révision du Code pénal se retrouve au cœur des revendications des féministes marocaines. Mais Bassima Hakkaoui, seule ministre femme du gouvernement Benkirane, ne compte pas se laisser dicter sa politique par des ONG. Certes elle promet d’agir « pour que le suicide d’Amina ne soit pas vain », mais affirme, aussitôt, que « l’article 475 du code pénal ne risque pas d'être abrogé, du jour au lendemain, sous la pression de l’opinion publique internationale ».
Dans nos banlieues communautaires aussi
Finalement, il faudrait accepter l’inacceptable pour ne pas heurter l’Islam et surtout ne pas le diaboliser. Je la viole, je l’épouse et mon crime, pas si grave finalement -ce n’est qu’une femme- devient une histoire d’amour dans un pays où les mariages forcés sont encore légions, même dès le plus jeune âge. Si l’Islam le tolère, ce ne peut pas être vraiment mauvais…

Pour Shirin Ebadi , le voile n'empêche pas l'épanouissement

Eh bien si! Aussi mauvais que la mutilation sexuelle. Mais, aux musulmans de le dire et de l'imposer, puisque nos vigilants défenseurs des libertés, même féministes, ne l’osent pas, dans une servilité incompréhensible vis-à-vis d’une religion étrangère à nos mœurs.
Faut-il minimiser le suicide de la violée épousée par son agresseur par anti-racisme et peur de l'islamophobie ? Ils répondent "oui", par idéologie mortifère; le bon sens répond "non". Dommage que DSK n’ait pas pensé à ça, il aurait pu épouser Nafissatou Dialo le lendemain de sa conduite «inappropriée »; il évitait le procès civil qui menace de le ruiner, sauf s’il obtient une impunité, juridiquement aussi scandaleuse que celle des violeurs marocains.
Car Amina n’est pas un cas isolé. Ils sont nombreux a échapper à leur crime par un déni de justice. Ce qui se passe au Maroc provoque un débat salutaire et parfois courageux où certains prennent des risques. Ce n'est pas le cas dans certaines de nos banlieues où se passent parfois des faits semblables. Qui ose les dénoncer, même sans risque ? Les langues vont-elles se délier après l'affaire Amina. Comment vont réagir nos féministes, les grands défenseurs des libertés et de la dignité? Soyons sûrs qu’ils seront moins courageux que les bloggeurs marocains, qui ne craignent pas l’amalgame.
Jean Bonnevey
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