Entretien avec Chahdortt Djavann , par I. Moryoussef

Aujourd’hui en France, il y a des islamistes plus dangereux que ceux des pays musulmans. Et quand je pense qu’ils sont devenus les interlocuteurs des pouvoirs publics !…"
Un entretien choc, comme le livre-cri que Chahdortt Djavann, jeune romancière d’origine iranienne, a publié chez Gallimard . En une cinquantaine de pages, dont le premier jet a été écrit en trois jours, elle dénonce le voile et ses défenseurs en France : les islamistes et leurs complices, intellectuels « tolérants » et hommes politiques démissionnaires.

Pour « proche-orient », C. Djavann livre également avec force sa vision des politiques français qui, selon elle, « laissent parler la peur au lieu de s’en tenir au droit », elle commente l’attitude la Commission Stasi sur la laïcité, pour conclure : " J’aimerais qu’on se réveille ici en France !" 

Chahdortt Djavann, vous êtes une femme en colère. Pourquoi ?
Je suis en colère parce que nous sommes confrontés à la bêtise. Que signifie être « tolérant » quand on se trouve devant l’intolérable ? Face à un islamiste de l’UOIF, j’ai l’impression de revenir en arrière et de me retrouver en Iran. C’est ça qui me met hors de moi ! Aujourd’hui en France, il y a des hommes plus dangereux que les islamistes dans les pays musulmans. Et ils sont les interlocuteurs des pouvoirs publics !

Que reprochez-vous au juste aux pouvoirs publics ?
Ils se comportent comme s’ils découvraient aujourd’hui seulement qu’il y a des banlieues et des ghettos. Depuis plus de dix ans, on a donné une certaine autorité à des islamistes qui exercent leurs pressions dans les cités. C’est comme si on faisait de nos banlieues une sorte de protectorat ou de colonie. Au lieu de s’attaquer aux causes de la violence, on opte pour la répression. Les immigrés subissent une répression double : celle qui découle de la politique sécuritaire du gouvernement, et celle qui consiste à les placer sous une autorité religieuse pour avoir la paix. Pour l’instant, ça marche, mais ça ne tiendra pas. Je suis pessimiste. Cette politique démissionnaire fait le lit du Front national

Comment expliquez-vous la frilosité des responsables politiques qui n’osent pas se prononcer en faveur d’une loi contre les signes religieux de peur « d’humilier » telle ou telle partie de la population ?
On est en train de nous dire que les droits de l’homme seraient interprétés comme une humiliation par les musulmans ! C’est faux ! Les islamistes l’interprèteraient ainsi, mais ils représentent une infime minorité des musulmans. Il y a des dizaines d’associations de femmes d’origine maghrébine qui demandent au contraire qu’il y ait une loi. Elles disent : « Il ne faut pas accepter le voile à l’école, sinon on ne pourra plus ne pas le porter. » Je reviens de l’enregistrement d’une émission à laquelle participait une femme voilée. Elle a fait deux fois le même lapsus. Elle a dit : « Il faut lutter contre les filles qui ne veulent pas porter le voile ». C’est révélateur, non ?
Le drame aujourd’hui, c’est que les politiques laissent parler la peur au lieu de s’en tenir au droit. Que dit Monsieur Sarkozy ? Qu’il ne faut pas de loi parce que ça va chauffer dans les banlieues ! Mais si on ne fait pas de loi aujourd’hui, qu’est ce que ça va être dans quelques années ?
Moi, je propose qu’on fasse un référendum. On dit qu’il y aurait cinq millions de musulmans en France. Qu’on vote ! Je suis sûre que la majorité se prononcera contre le port du voile pour les mineures. Si le gouvernement a la trouille, qu’il demande l’avis des musulmans eux-mêmes.

Vous avez néanmoins reçu un courrier abondant de diverses personnalités politiques
Laurent Fabius m’a écrit qu’il était d’accord avec moi. Je remarque cependant que la gauche n’a pas agi contre les intégristes quand elle était au pouvoir. Le Président de la République m’a écrit que mon livre allait contribuer positivement au difficile débat sur la laïcité et le voile islamique. J’ai vu Madame de Villepin, qui aimerait que je rencontre son mari (Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, ndlr) pour lui exposer mes observations. Des femmes députées de gauche ont souhaité me rencontrer.

Vous avez été auditionnée par la Commission Stasi pour la laïcité (mise en place par Jacques Chirac). Vous avez reçu un accueil assez mitigé.
J’ai été agressée par Hanifa Chérifi (médiatrice dans les affaires de foulard au ministère de l’Education nationale, ndlr), qui prétend qu’il y a quatre cas de conflits liés au voile islamique dans les établissements scolaires du pays. Elle m’a également reproché de n’avoir rien fait pour les femmes de mon pays et de m’occuper de la France. Mais je suis française, et je m’occupe de ce qui se passe autour de moi. Figurez-vous que Madame Hanifa Chérifi soutient que les filles voilées sont des cas individuels n’ayant aucun rapport avec l’islamisme ! Et puis, qu’est-ce que c’est que cette Commission où on fait appel à un islamologue (Mohammed Arkoun, ndlr) incapable de répondre à la question de savoir pourquoi on voile les filles ? Si, après des dizaines d’années, on n’est pas capable de répondre à une question aussi simple, il est temps de changer de métier ! Je me suis également accrochée avec le sociologue Alain Touraine qui assure que les femmes iraniennes sont heureuses du sort qui leur est fait. Il se fonde sur des enquêtes bidon. Je lui ai dit : « Vous êtes sous l’influence des islamistes ». Il m’a répondu : « Attention à votre langage ». J’ai répété : « Vous êtes sous l’influence des islamistes ». J’ai aussi été attaquée par l’avocate Nicole Guedj qui m’a demandé comment on pouvait formuler juridiquement ma proposition selon laquelle le voile est une maltraitance à l’encontre des mineures. Je pense que les Français ont le droit de savoir qu’aujourd’hui en France, dans une commission sur la laïcité, on fait appel à des personnes qui prennent le parti des intégristes.

Vous n’appréciez guère un certain un discours sociologique qui prône la tolérance du voile au nom du droit à la différence et du respect des cultures
A ceux qui tiennent ce discours, je dis : « Portez le voile pendant un an et revenez discuter avec moi ». Que connaissent-ils du voile ? Que savent-ils de l’islam ? C’est cela aussi que je reproche à certains intellectuels français. Ils abusent de leur position d’intellectuels pour se prononcer sur tout et n’importe quoi. Même dans les pays musulmans, le fait de faire porter un voile aux mineures est un comportement intégriste. À un moment de son histoire, la France a su remettre à leur place les dogmes catholiques. Pourquoi n’en ferait-on pas autant avec les dogmes de l’islam ? Quand je dis cela, ces intellectuels me regardent d’un air gêné.

Vous avez été obligée de porter le voile de 13 à 23 ans, à cause de la révolution islamiste de 1979 en Iran. Que ressentiez-vous ?
Je ressentais l’humiliation d’être femme, d’habiter un corps féminin. Pourquoi la femme devrait-elle cacher sa chevelure au regard des hommes ? Cette question, je la pose à ces intellectuels « tolérants », aux midinettes voilées influencées par Tariq Ramadan, à Monsieur Tariq Ramadan lui-même ! Les femmes seraient-elles porteuses d’un gène coupable ? Je garde le souvenir de scènes terribles. Je me souviens d’une femme en couche implorant le médecin dans un hôpital iranien : « Si c’est une fille, jetez-la à la poubelle ! Si je rentre à la maison avec une fille, mon mari me tuera ». Une fille est considérée comme une honte et un danger. Pensez donc ! Elle peut porter atteinte à l’honneur des messieurs. J’aimerais qu’on m’explique pourquoi l’homme se sent déshonoré si la femme transgresse les règles de la pudeur. Pourquoi l’honneur des hommes musulmans s’inscrit-il sur le corps des femmes musulmanes ? Qu’ils assument leur honneur tout seuls !

C’est cela qui vous a décidée à écrire ce pamphlet ?
Je me suis décidée quand j’ai vu des gamines de 12 ans commencer à porter le voile et quand j’ai entendu certains intellectuels dire que renvoyer de l’école les élèves voilées ne fait qu’aggraver leur situation. Ces personnes bien intentionnées n’ont pas pensé que le fait de tolérer des jeunes filles voilées à l’école ne ferait qu’accroître la pression sur les adolescentes musulmanes.

Certains défenseurs du voile expliquent que c’est une façon pour les filles des cités de se protéger des garçons
C’est inadmissible. Cela revient à s’incliner devant la violence. D’ailleurs, permettez-moi de vous dire que c’est dans les pays où les femmes sont voilées qu’il y a le plus de prostitution et de pédophilie ! Moi, ce que je demande, c’est qu’on interdise le port du voile pour les mineures.

Votre argumentation est nouvelle. Vous ne placez pas le débat sur le terrain de la laïcité, mais sur celui de la protection des mineures.
Il faut savoir que, dans l’islam, une fille voilée est considérée comme nubile. Autrement dit, c’est une fille qu’on met sur le marché du mariage et, par conséquent, sur le marché du sexe. Quand on voit des fillettes de 9 ans porter le voile, on est quasiment dans la pédophilie ! Il y a des lois en France pour protéger les mineurs de toute forme d’abus sexuels. Voilà pourquoi je réclame l’interdiction de faire porter le voile aux mineures. Le voile est une violence physique et psycho-sexuelle infligée aux filles. Il équivaut à disposer de leur corps, à définir l’adolescente comme un objet sexuel destiné à satisfaire le désir des hommes. C’est de la barbarie !

L’avocate iranienne Chirine Ebadi vient de recevoir le prix Nobel de la paix. 10 000 personnes l’attendaient à l’aéroport de Téhéran. Est-ce le signe que quelque chose change en Iran ?
Je vais vous dire ce qui a changé. La compagnie Total a obtenu un contrat pour créer la raffinerie la plus importante du golfe persique à Bandar Abbas. Une plage a été créée pour les touristes occidentaux. Rien d’autre n’a bougé dans cette société. Il faut qu’il y ait des moments de détente et des moments de reprise en main. C’est le propre de tout système répressif. Si on tire trop sur une corde, elle risque de se casser.

Est-ce que vous vous définissez comme musulmane ?
Dans mon premier roman (ndlr :« Je viens d’ailleurs », éditions Autrement), j’écris : « Avant qu’on me décrétât musulmane, j’étais génétiquement athée ». Aujourd’hui, je dis : « Dieu merci, je ne suis même pas athée ». Je n’ai aucune indulgence pour les religions, quelles qu’elles soient. Alors Dieu, Allah, ou Yahvé, qu’ils me foutent la paix !

Êtes-vous inquiète ?

J’aimerais que ce livre serve à quelque chose. J’aimerais qu’on se réveille ici en France !

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