TUNIS, Tunisie - Un bras de fer à distance a opposé samedi plusieurs milliers de manifestants islamistes et de modernistes-laïcs devant le siège de l'Assemblée constituante au Bardo, près de Tunis.

Intercalé au milieu de la chaussée, un dispositif policier s'employait, à l'aide de barrières, à séparer les deux camps et éviter les risques d'affrontements.

"Je pleure de voir la Tunisie ainsi divisée", confiait un commerçant, Mongi Khamassi, 65 ans, observant ce "spectacle désolant". "Ce n'est pas ça la Tunisie. Ils pensent que nous sommes contre eux, contre la religion. Ce n'est pas vrai, nous aussi nous sommes des musulmans", expliquait une professeure de sociologie, M.H. "Ces gens-là sont instrumentalisés à l'évidence", opinait-elle.

Brandissant des drapeaux d'Ennahdha, le parti islamiste vainqueur des dernières élections, et d'autres noirs du Hizb Ettahrir (parti de la libération), un mouvement salafiste radical non reconnu, les islamistes étaient venus en force contrecarrer un sit-in observé sur les lieux depuis trois jours par des militants d'associations modernistes et de gauche. Ces derniers dénoncent notamment ce qu'ils considèrent comme une "volonté d'hégémonie" d'Ennahdha.

Parmi les manifestants islamistes, un grand nombre de femmes et de jeunes filles portaient le voile et le niqab (voile intégral). Interrogées sur la raison de leur présence, des femmes voilées déclaraient être venues manifester leur soutien à une camarade "empêchée d'accéder aux cours avec le niqab", qu'elles considèrent comme "un libre choix".

"On nous traite d'extrémiste alors que ce sont les gens d'en face qui le sont", a accusé l'une d'elles. Un quadragénaire déclarait lui que "celui qui n'arrive pas à comprendre ou à accepter que la Tunisie est un pays musulman n'a pas de place ici".

Face aux manifestants laïcs qui disaient "Non au retour du totalitarisme", les partisans d'Ennahdha et du Hizb Ettahrir rétorquaient "le peuple veut un Etat islamique et l'application de la charia" (la loi islamique), et "le XXIème siècle est celui de l'Islam".

"Le peuple a fait son choix, laïcité dégage", "Ceux qui étaient avec Ben Ali, contre le voile, sont aujourd'hui contre le Niqab", pouvait-on lire sur certaines pancartes pro-islamistes.

"C'est la fin des partis qui ont eu 0% (de voix), vous avez raté le train". Ces partis sont même traités de "Partis du diable". Certains scandaient: "Nahdhaoui, salafistes unis contre les laïcs".

"Je suis ici parce qu'on a essayé de toucher à l'Islam", racontait un ingénieur venu du sud du pays. "Je ne suis ni pro-Ennahdha ni salafiste. La gauche a reçu une gifle. Il faut que ces partisans se remettent en question". Un peu plus loin, un jeune brandissait une pancarte proclamant que "l'Islam n'est pas le problème mais il est la solution".

De l'autre côté, les manifestants laïcs brandissaient des banderoles disant "non à la dictature religieuse", "non au salafisme synonyme de régression", "non au terrorisme intellectuel", "non aux menaces criantes à la démocratie et aux libertés individuelles".

Une manifestante brandissait une pancarte sur laquelle figuraient les portraits de deux femmes, l'un voilée, l'autre non voilée avec le slogan "il est temps pour qu'on coexiste". Un jeune confiait qu'il était venu au Bardo parce qu'il est chômeur. "Je veux travailler pour nourrir ma famille".

S'adressant à ses partisans, le porte-parole d'Ennahdha, Noureddine Bhiri a lancé un appel au calme en leur demandant de se retirer de la manifestation. "Je vous demande de rentrer. Il y a des gens qui veulent profiter de la situation pour causer des problèmes et ces rassemblements sont une occasion pour eux", a-t-il martelé, en vain.

Bhiri s'est voulu rassurant: "nous allons finir par vivre ensemble. Nous n'avons pas le choix. Les Tunisiens sont solidaires, c'est pour cela que la révolution a eu lieu. Ils ont raison de vouloir travailler. Ils ont peur de la pauvreté, de la dictature et de l'ignorance". "La constituante assurera l'égalité entre les Tunisiens et les régions. Un peu de patience, ce n'est qu'une question de jours et tout sera clair. La démocratie est là, n'ayez pas peur", a-t-il ajouté.

Malgré la tension qui prévalait de temps à autre, aucun incident n'avait été enregistré en fin de journée.     

 
                       
BOUAZZA BEN BOUAZZA, THE ASSOCIATED PRESS http://www.journalmetro
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