L’APRÈS-KADHAFI. La Libye risque d’exploser et de menacer l’Europe, estime l’ex-espion Alain Chouet pour qui les soulèvements arabes sont des coups d’Etat militaires.

Il fallait que cela se termine ainsi. Abattu par des rebelles, jeudi 20 octobre, près de Syrte, l’ex-leader libyen Mouammar Kadhafi a été enterré dans la nuit de lundi à mardi. En catimini. Après quarante-deux ans d’un règne sanguinaire et sans partage. Une page se tourne, se réjouit Alain Chouet, maître espion français aujourd’hui à la retraite. Ce spécialiste du monde arabe pose un regard très critique sur ces révolutions qui ne sont que des coups d’Etat militaires, selon lui. Les turbulences n’ont pas fini de secouer la Libye. Interview.

La Libye vient de se débarrasser du clan Kadhafi. Comment voyez-vous la suite?

Plutôt mal. Nous avons devant nous un pays très divisé dont l’unité ne tenait que grâce à Kadhafi. Sans lui, il n’y a plus de ciment national.

Le pays va-t-il exploser?

La Libye est récente. Elle a été créée en 1912 par les Italiens qui ont regroupé trois provinces très différentes (Tripolitaine à l’ouest, Fezzan au sud et Cyrénaïque à l’est, ndlr). Cela n’a jamais bien fonctionné. Il n’y a pas de raison que cela aille mieux maintenant. Y aura-t-il une partition de droit? J’en doute.

Mais on peut imaginer une partition de fait entre l’ouest plus ou moins indépendant, un sud désertique et une Cyrénaïque sous tutelle de l’Egypte. Le grand voisin de l’est lorgne depuis longtemps le pétrole libyen. C’est d’ailleurs lui qui a armé les rebelles de Benghazi au début du soulèvement et la rébellion islamiste avant eux.

Je ne peux pas exclure non plus que les USA aient prévu de dédommager avec cet or noir le haut commandement égyptien pour avoir accepté de débarquer Moubarak et pour lui permettre de gérer, sans casse, la transition, tout en compensant la baisse de leur aide militaire.

Quid de la reconstruction?

Ne vous inquiétez pas, la Libye intéresse déjà pas mal de monde à ce niveau. Les Egyptiens, bien sûr, mais aussi les Qataris qui y sont très actifs. Tout comme les Chinois. Ils y sont revenus discrètement. Bien avant les Européens dont l’intervention militaire ne leur assurera aucun passe-droit.

La preuve, c’est le suisse Glencore (le géant zougois actif dans les matières premières, ndlr) qui va livrer du pétrole au Conseil national de transition, en attendant que les infrastructures pétrolières soient remises en état. Pour être franc, je ne saisis toujours pas pourquoi la France a participé à cette guerre. Cela n’a pas de sens.

Le pétrole peut-être?

Personne n’a jamais eu besoin de faire la guerre pour en obtenir. Il suffit de l’acheter.

Alors les droits de l’homme?

Dans les rêves de BHL (Bernarœuenri Lévy, ndlr)... Les «rebelles» qui sont pour beaucoup d’anciens proches de Kadhafi n’ont rien de démocrates et de laïcs. Un exemple: le CNT a annoncé que la charia sera la source de la nouvelle constitution.

Vous regrettez Kadhafi?

Au contraire. Je suis fier que le monde se soit débarrassé de crapules comme Ben Ali, Kadhafi ou Moubarak. Reste que nous n’avons pas assisté à des révolutions arabes, mais à des coups d’Etat militaires.

Et la jeune génération qui a mobilisé les foules grâce à Twitter ou Facebook?

Cela pèse quoi dans ces pays où, durant des décennies, l’Occident a anéanti toute forme de réflexion politique sous la pression de la guerre froide? Aujourd’hui, il n’y a plus de force démocratique. Il ne reste plus que l’armée et les islamistes, protégés par leurs sponsors, les pétromonarchies du Golfe et, plus particulièrement, la très conservatrice Arabie saoudite.

A vous écouter, les armées ont chassé les prédateurs qu’étaient devenus les clans au pouvoir pour laisser les islamistes gagner les élections…

Exactement. Et les islamistes vont imposer leurs vues politiques et sociales. D’autant que leurs électeurs regardent les démocraties avec beaucoup de suspicion désormais. Durant des années, nous avons courtisé leurs dictateurs et puis, d’un seul coup, nous les avons renversés. Pourquoi nous feraient-ils confiance?

Verra-t-on néanmoins des démocraties émerger?

Peut-être en Tunisie. L’ancien régime a alphabétisé son peuple. Il a amélioré le statut de la femme. Et il faudra se lever de bonne heure pour leur imposer la charia, même si les islamistes d’Ennahda ont remporté les élections à l’Assemblée constituante. Ailleurs, les islamistes vont se régaler. D’autant que les Saoudiens torpilleront toute tentative démocratique en terre d’islam.

L’intervention occidentale en Libye at- elle été un autogoal?

Inutile non, elle a accéléré la chute de Kadhafi. Mais, en intervenant sans réfléchir, on s’est tiré une balle dans le pied. On crée le chaos proche de l’Europe. En outre, nous sommes tellement sortis des clous avec la résolution de l’ONU visant à protéger les populations civiles qu’on n’est pas prêt d’en avoir une nouvelle.

En Syrie, par exemple?

Exactement. Le pays du président Bachar el-Assad n’est pas homogène. C’est un Etat où il y a beaucoup de minorités, notamment les alaouites qui sont au pouvoir et sont considérés par les sunnites comme des hérétiques, bons à génocider. Les autres minorités, notamment chrétienne, vont s’agglutiner autour d’elles pour essayer de se protéger.

Une guerre civile pourrait durer vingt ans. Et ce qu’on ne nous dit pas, en Europe, c’est que les Syriens qui manifestent et qui se font tuer ne sont pas si pacifiques que cela. Leurs slogans ne vantent pas les mérites de la démocratie. Certains crient «les alaouites à la mer. Les chrétiens à Beyrouth. Leurs maisons à nous. Et leurs femmes dans nos lits.»

Qui se cache là derrière?

Les Frères musulmans. C’est leur printemps. Ils jouent la carte de la patience. Entrer dans le processus électoral. Mais regardez ce qui s’est passé au Soudan dans les années 80. Tout ce qui les intéresse, c’est le pouvoir et s’offrir une rente de situation. Ils ne vont pas créer une république islamique à l’iranienne. Ils veulent simplement se nourrir sur la bête.

Ils affirment le contraire…

Si vous parlez de quelqu’un comme Tarik Ramadan, il s’agit de pur calcul. Ce monsieur est emblématique du mouvement. Intelligent, brillant, calculateur, manipulateur, c’est un habile technicien du double langage. La Confrérie utilise les mêmes ressorts que les fascistes européens avant-guerre.

Ce mouvement nous fait croire qu’il veut la paix, alors que 90% des cadres de la guerre sainte sont issus de ses rangs. Et l’Occident gobe tout. Mais, pour revenir à la question de la Syrie, on peut aussi imaginer que, si l’Occident ne bouge pas trop, les Frères ne pourront pas durcir le mouvement et que Bachar devra lâcher du lest.

Sinon?

On peut tout imaginer. Notamment qu’il utilise le Liban comme contre-feu et qu’il y organise une guerre régionale. C’est sa dernière carte.

Qui sort gagnant du tumulte actuel?

Les Américains. Ils sont derrière tout cela. Au lieu d’envoyer son armée, Obama s’est appuyé sur les forces armées des pays concernés. Les USA ont toujours en tête leur projet de «Grand Moyen-Orient», ce concept de réorganisation de la région. Ils ne se gênent plus de dire que l’islamisme est un gage de stabilité.

Comme en Arabie saoudite?

La richissisme théocratie conservatrice de l’Arabie wahhabite est la racine du problème islamiste. C’est elle qui alimente la violence en finançant les salafistes. Et, tant que nous ne voulons pas le voir et le régler, il sera vain de parler de printemps arabe et de la fin du terrorisme islamiste. D’autant que les Américains protègent une famille Saoud pourtant très fragile.

La raison en est simple: tant qu’ils conservent le monopole de leur pétrole, ils ne paient rien pour leur énergie. Il leur suffit de faire tourner la planche à dollars sans augmenter leur masse monétaire intérieure. Ils exportent leur déficit intérieur. C’est bien pour cela qu’ils soutiennent ce régime bec et ongles. Sinon, ils tomberaient en faillite. Et nous avec eux.

«Au cœur des services spéciaux, la menace islamiste: fausses pistes et vrais dangers». Entretiens entre Alain Chouet et Jean Guisnel. La Découverte, 319 p.


Profil

Alain Chouet

Né en 1946 à Paris, Alain Chouet est entré en 1972 dans les services spéciaux. Il a dirigé le Service de renseignement de sécurité de la DGSE (2000-2002). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et d’articles sur l’islam et le terrorisme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

http://www.hebdo.ch

Retour à l'accueil