Le poison de l’islamisme se répand dans le monde musulman. Paradoxalement, l’intégrisme est « moderne » dans le sens où il va à l’encontre des traditions anciennement établies. Il est aussi, à certains égards, révolutionnaire, puisqu’il remet en question les gardiens de la tradition, et donc les autorités religieuses établies.

Mais l’expansion de l’intégrisme a d’autres causes : le wahhabisme. Le wahhabisme est un mouvement de réforme de l’islam né au XVIII° siècle en Arabie, qui prône un strict retour aux sources. Il est orthodoxe, rigoriste et très intolérant.

Avez-vous remarqué ? L’UNESCO a protesté énergiquement contre le saccage des monuments de Tombouctou, mais l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) s’est faite plutôt discrète, même si elle a officiellement déploré les destructions.

Pourquoi ? Parce que son siège se trouve à Djeddah en Arabie Saoudite.

Au XIX° siècle, les ancêtres d’Ibn Saoud, fondateur en 1932 de l’Arabie Saoudite, ont profané ou détruit des tombeaux (dont celui de Khadîdja, l’épouse du Prophète) et des mausolées après avoir pris la ville sainte. Lorsqu’Ibn Saoud lui-même (par ailleurs un grand homme d’Etat) s’empara de La Mecque dans les années 20, en bon wahhabite, il détruisit lui aussi des monuments qui attiraient les pèlerins. Les Ikhwans, membres d’une confrérie militaire wahhabite, saccagèrent aussi un cimetière à Médine, parce que la fille de Mahomet, Fatima, y est enterrée. Or elle est vénérée par les chiites, qui sont d’infâmes hérétiques pour les sunnites en général, et les wahhabites en particulier. Tombeaux, mausolées, lieux historiques, mosquées même (si, si) : la liste des destructions wahhabites est longue, et n’en finit pas de s’allonger, rien qu’en Arabie Saoudite (1). Des religieux saoudiens réclament la destruction de la mosquée de Médine, où sont enterrés le Prophète et les califes Abou Bakr et Omar. On ne voit donc pas comment les dirigeants saoudiens pourraient reprocher à Ansar Dine et AQMI ce qu’eux-mêmes ont fait, font ou feront à La Mecque et à Médine, c’est-à-dire purger l’endroit de la superstition et de l’idolâtrie… Puisque le wahhabisme rejette toute tradition extérieure au Coran et à la Sunna.

Le wahhabisme refuse en fait l’idée que l’islam ait une histoire.

Bien sûr, c’est la même logique qui a conduit à la destruction des Bouddhas d’Afghanistan, mais on notera que le fanatisme wahhabite s’en est jusqu’à présent pris en priorité au patrimoine arabo-musulman. Il a sévi en Somalie aussi, où des lieux sacrés ont été dévastés par les milices islamistes, les Shebabs. Des destructions auraient également eu lieu récemment en Tunisie. L’idéologie qui préside à ce vandalisme méthodique est totalitaire. Elle méprise l’histoire des peuples, et des peuples musulmans en premier lieu. Elle les prive de leur passé, de leur identité, de leurs traditions au nom d’une identité unique, exclusive et atemporelle : l’identité musulmane. Et comme le wahhabisme est puritain et limite grandement les possibilités d’expression artistique, autant dire que cette vision de l’islam stérilise culturellement les populations musulmanes.

Comme toute idéologie totalitaire, le wahhabisme réécrit le passé, et sous prétexte de restaurer la tradition, il en fabrique une nouvelle en faisant table rase du passé. Ce qui se produit en ce moment un peu partout dans le monde musulman, mais aussi parmi les musulmans immigrés en Europe, est très grave : les intégristes détruisent la diversité culturelle du monde musulman au nom de l’islam, les islamistes enferment les musulmans dans leur confession comme dans une prison, et ils attisent les tensions avec les non-musulmans.

Malheureusement, beaucoup de musulmans se laissent convaincre, et on a même le sentiment qu’une partie des populations musulmanes d’Europe y trouve son compte.

Pourtant, les wahhabites furent longtemps considérés comme des hérétiques impies, des profanateurs et des sauvages. Mais l’argent du pétrole fait des miracles. Grâce à ses immenses ressources financières, le gouvernement wahhabite d’Arabie Saoudite finance des mosquées (wahhabites évidemment) partout dans le monde, pour remplacer éventuellement celles dont il encourage la destruction, en Afrique, en Europe, en Asie. Ils forment des imams et des oulémas (wahhabites bien sûr) qui s’en vont prêcher de par le monde. Les wahhabites et leurs confrères salafistes ne sont peut-être pas très nombreux, mais ils sont riches et très influents. Jusque dans nos banlieues, en France, le salafisme prend de l’ampleur, et ce n’est pas de bon augure.

Ainsi, le wahhabisme accentue une tendance latente chez les monothéismes, et dans l’islam en particulier. Il est intéressant de noter que les pays d’Europe, profondément christianisés, n’ont jamais oublié leur lointain passé, même s’ils l’ont parfois redécouvert tardivement. Vercingétorix est un héros en France, comme Arminius en Allemagne, et cela ne gêne en rien les chrétiens pratiquants. Wagner put mettre en musique la légende des Nibelungen sans que les autorités religieuses criassent à l’hérésie. Les Scandinaves célèbrent leurs ancêtres Vikings sans problème. Si les débuts furent difficiles et les frictions nombreuses, la plupart des nations d’Europe sont parvenues à une synthèse entre le christianisme (qui reste un pan colossal des cultures européennes) et leur passé préchrétien.

Dans l’Iran des ayatollahs aujourd’hui, que reste-t-il de la civilisation perse ? Qu’enseigne-t-on aux petits Iraniens sur la question ? Si demain la Syrie tombe aux mains d’un pouvoir sunnite intégriste, que sauront les petits Syriens du prestigieux passé préislamique de leur pays ? Le nationalisme baathiste est loin d’être parfait, mais il a l’immense qualité de ne pas réduire l’identité arabe à la religion musulmane.

Ainsi Saddam Hussein voulait que les Irakiens fussent fiers du passé sumérien, akkadien, babylonien, assyrien du pays. Il souhaitait que, comme toute nation moderne, le peuple irakien enracine sa mémoire dans le pays. Parce qu’elle puise souvent à des sources différentes, une identité nationale est bien souvent plus riche, et même plus ouverte qu’une identité fondée exclusivement sur la religion.

 

 1 http://fr.wikipedia.org/wiki/Wahhabite#Sites_d.C3.A9truits 

 

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