Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

Les premiers fruits du Printemps arabe ont un avant-goût amer. C’est le moins qu’on puisse dire au regard du score impressionnant réalisé par le parti salafiste Al Nour au premier tour des législatives égyptiennes.

Alors que l’onde de choc de la victoire des Frères musulmans d’Egypte, avec 36,62% des suffrages, n’est pas encore retombée, voilà que le triomphe des radicaux salafistes met l’avenir politique de l’Egypte en points de suspension… Avec un score surprenant de 24,36% des voix, ces partisans de l’islam rigoriste, tout droit importé d’Arabie Saoudite, ont déjoué tous les pronostics et redessinent ainsi la carte politique d’un aussi grand pays comme l’Egypte. Alors que le monde, occidental notamment, s’interroge, la peur au ventre, sur ce que sera l’Egypte sous la direction des «Frères», voilà un terrible effet boomerang sous forme d’une invasion salafiste, qui lui explose à la figure.
Pour avoir longtemps choyé et protégé le régime tyrannique de Hosni Moubarak, les Etats-Unis et leurs alliés ont donné naissance à une nouvelle Egypte qu’ils auront du mal à contrôler. Eh oui, les «Ikhwane» (les Frères musulmans) passent pour des enfants de chœur à côté de ces redoutables salafistes pour lesquels, seule la loi de Dieu compte.
Le dirigeant du parti Al Nour, Abdel Mounem Chahat, ne s’en est d’ailleurs pas caché en qualifiant, dans l’un de ses discours, la démocratie de «péché». C’était quasiment la même sentence prononcée par les dirigeants du FIS dissous au soir de leur victoire au premier tour des législatives en 1991. Le score réalisé par les salafistes égyptiens est d’autant plus préoccupant que leur parti n’a été créé qu’en février dernier après la chute de Moubarak.


Un printemps décidément orageux


Et tout porte à croire que ce parti va encore améliorer son score au deuxième tour, qui aura lieu aujourd’hui. Il met une terrible pression sur son frère ennemi, le Parti de la liberté et la justice (PLJ) des Frères musulmans qui, lui, ressemble au PJD marocain et Ennahda tunisien. Si ce dernier est estampillé modéré, les salafistes, eux, sont connus pour être des partisans d’un islam de type rigoriste et fondamentaliste qui n’admet aucun effort d’interprétation du Coran ni Ijtihad. Têtus, ils s’en tiennent au texte sacré sans tenir compte de l’évolution du monde.
Pour les Frères musulmans du PLJ, leur victoire provisoire les place dans une position inconfortable. Ils devront, à la fois, rassurer en Egypte et dans le monde sur leur intention mais, surtout, contrer un courant obscurantiste qui risque de précipiter le pays dans le chaos. «Ce score est supérieur à ce que nous attendions», a admis hier le porte-parole des Frères musulmans,
Mahmoud Ghozlane, cité par l’AFP, commentant le score obtenu par les salafistes. C’est que, en Egypte, la peur a changé de camp, puisque même le mouvement des Frères musulmans qui se bat depuis 1923 est directement menacé par la déferlante salafiste.


Les Frères ? Des enfants de chœur


Les résultats du premier tour ont prouvé que le mouvement des «Frères», si craint en Occident, est sérieusement bousculé sur l’échiquier politique égyptien. On pourra même assister, ironie du sort et de l’histoire, à une alliance entre les Frères et les libéraux contre les salafistes.
Scénario très probable également que l’Occident adoube le PLJ – comme il l’a fait pour Ennahda et PJD – pour contrer la menace salafiste. Ceci, d’autant plus que l’Egypte n’est pas n’importe quel pays avec ses 80 millions d’habitants, sa réputation de cœur palpitant du monde arabe, mais surtout sa proximité et son amitié avec Israël. C’est dire que la vague salafiste pourrait induire un bouleversement géopolitique dans toute la région.
Et pour cause, le parti Al Nour part aujourd’hui avec les faveurs des pronostics dans des régions à forte concentration de leur mouvement, notamment à Alexandrie, la deuxième ville du pays, où Al Nour a été fondé en février dernier.


Si la tendance du premier tour se confirme dans les autres gouvernorats, dont le vote est étalé jusqu’au 10 janvier 2012, on assistera alors à un véritable raz-de-marée islamiste, voire salafiste. Mais au-delà des résultats, on sait déjà que le score des salafistes est une lame à double tranchant pour les Frères musulmans.
Ils auront, en effet, deux choix à faire : soit s’allier avec les salafistes pour une majorité islamiste, avec ce risque d’isoler l’Egypte et s’attirer des ennuis avec le monde occidental, notamment à cause d’une éventuelle rupture des accords de Camp David avec Israël. Soit rejeter leurs frères ennemis pour gouverner avec des partis libéraux pour précisément réduire la capacité de nuisance des salafistes. Choix douloureux. Mais les Frères semblent l’avoir déjà fait. «Nous espérons que les gens distinguent les différents mouvements et ne mettent pas tous les islamistes dans le même panier», a déclaré, à l’AFP, le chef du PLJ. M. Ghozlane. Quoi qu’il en soit, la percée salafiste en Egypte constitue la première fleur fanée d’un Printemps arabe décidément orageux.

 

 

Hacen Ouali/http://www.elwatan.com
Retour à l'accueil