Egypte | Alliés, les deux partis islamistes pourraient contrôler deux tiers du parlement. Mais les «modérés» sont très embarrassés par les rigoristes

 
Deux Egyptiennes passent devant des affiches du parti salafiste Al-Nour, à Alexandrie. AFP
©  Andrés Allemand
 
Et patatras! La prudente stratégie des Frères musulmans vient de s’effondrer avec fracas. Certes, au terme de cette première phase des législatives égyptiennes, leur Parti de la liberté et de la justice (PLJ) a décroché un score idéal: 36,62% des voix. Une victoire modeste, afin de ne pas effrayer les milieux libéraux, la minorité copte (chrétienne) et surtout ne pas être perçus comme une menace par l’armée. Mais voilà: la Confrérie est talonnée par les fondamentalistes du parti salafiste Al-Nour, qui ont obtenu 24,36% des voix. C’est au final un raz-de-marée islamiste. Ensemble, les deux partis contrôleraient deux tiers du parlement.
Très contrariant. Car la formation salafiste, née il y a dix mois à peine, prône un islam rigoriste: application stricte de la charia (loi islamique), port du niqab (voile intégral), interdiction de la mixité dans les lieux publics, bannissement de l’alcool et des bikinis, quitte à faire perdre une part importante de la manne touristique.
Bref, c’est évidemment un scénario catastrophe. Depuis des mois, le PLJ des Frères musulmans s’efforçait de se présenter comme une formation modérée, favorable à la démocratie, à la liberté de culte et à une application consensuelle de la charia. Il s’est même doté d’un vice-président chrétien et affirme compter une centaine de Coptes parmi ses membres fondateurs.
«La Confrérie promettait un gouvernement d’union nationale, tout en cherchant à fédérer autour d’elle un front islamiste», note Patrick Haenni, spécialiste de l’Egypte à l’Université de Lausanne. Résultat des courses: une double gageure. Car, d’une part, avec un parlement à deux tiers islamiste, il devient difficile de rassurer les partis libéraux et les convaincre de participer à une coalition large. Et, d’autre part, on voit mal les Frères musulmans s’allier avec les fondamentalistes d’Al-Nour, opposés à tout «pacte» qui les obligerait à transiger.
De toute façon, une telle alliance serait bien trop dangereuse. «Après les élections, le vrai bras de fer, ce sera face à l’armée, qui entend conserver le contrôle absolu sur les Affaires étrangères, la Défense et l’ensemble de ses intérêts économiques, rappelle Patrick Haenni. Par ailleurs, un gouvernement mené par les Frères musulmans devra manœuvrer sans s’aliéner les jeunes de la place Tahrir.»
Confrérie tiraillée
Les Frères perçoivent les salafistes comme un boulet politique, affirme Hassan Nafaa, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. «Une alliance pourrait leur coûter cher.»
Voilà pourquoi le PLJ fait tout ce qu’il peut pour se distinguer des salafistes. «Ne mettez pas tous les islamistes dans le même panier!» implore ainsi Mahmoud Ghozlane, porte-parole des Frères musulmans.
Même à l’interne, la Confrérie est ébranlée. La voilà plus que jamais tiraillée entre ses membres plus rigoristes, qui voudraient radicaliser le discours et récupérer une partie de l’électorat saisi par les salafistes, et le courant moderniste, composé de nombre de médecins et d’hommes d’affaires qui aimeraient davantage gérer le pays avec les partis libéraux, qui ont tout de même obtenu, tous ensemble, 29,3% des voix.
http://www.tdg.ch/impossible-alliance-freres-musulmans-salafistes-2011-12-05
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