Jabhat al-Nusra : la cause de Dieu avant la Syrie

 

Ils veulent la chute de Bachar al-Assad. Plus encore, ils veulent un pouvoir islamique en Syrie. L’influence grandissante des extrémistes religieux et plus particulièrement de Jabhat al-Nusra, un groupe proche de l’organisation terroriste Al Quaïda, inquiète en Syrie comme à l’étranger.

 

Un combattant de l'armée syrienne libre / Depuis plus d'un an des groupes de combattants étrangers entrent sur le territoire syrien et prennent part au conflit / Photo : capture d'écran vidéo BBC

 

Jabhat al-Nusra : le groupe qui islamise la révolution syrienne

Ils partagent le même idéal que les rebelles : mettre à bas le régime Assad. La différence ? Ils travaillent indépendamment de l’Armée Syrienne Libre et tentent d’islamiser la révolution.

18 mois après le début des combats, Jabhat al-Nusra, un groupe proche d’Al Quaïda, mais qui nie appartenir au groupe terroriste, semble gagner en puissance et en nombre.

Des Syriens qui veulent un pouvoir islamique

Des journalistes de GlobalPost ont récemment pu confirmer la présence d’activistes de Jabhat al-Nusra dans le quartier clé de Salahadin à Alep, la seconde ville la plus importante du pays, mais les combattants sont restés discrets et ont refusés de répondre aux questions des journalistes. Quelques jours plus tard, ces mêmes combattants paradaient dans le quartier voisin de Saif al-Dawla, pris par les rebelles, en agitant des drapeaux noirs, symbole du califat islamique. Ils ne se cachaient pas. Tarik, l'un deux, nous a affirmé qu'il y a de plus en plus d’hommes comme lui qui ne combattent plus aujourd’hui pour le même but qu’au début de la révolte – mettre à bas le régime Assad – mais pour porter au pouvoir un gouvernement islamique.

Quelle place pour l'extrémisme dans une société multiconfessionnelle ?

Pour Aaron Zelin, un analyste du Washington Institute for Near East Policy : « Plus le conflit durera longtemps, plus les djihadistes seront présents [...] Combattre au nom du djihad » permet aux rebelles de vivre plus facilement le conflit. Ils font « le travail de Dieu ». Cette présence croissante des islamistes dans le conflit soulève des interrogations quant à la façon dont la situation en Syrie évoluerait en cas de chute de Bachar al-Assad. La société syrienne est multiconfessionnelle. La chute du régime signifierait-elle la persécution des Syriens non-musulmans ? Les militants sunnites proches d’Al Quaïda retourneront-ils leurs armes contre les Alaouites, les Shiites et les Chrétiens ? Tarik ne le pense pas : « Nous donnerons aux minorités leurs droits car notre prophète leur a donné ces droits ». Les autres Syriens n’en sont pas si sûrs, ils connaissent mal Jahbat al-Nusra qui n’a fait son apparition sur la scène syrienne qu’en janvier. Période à laquelle l’organisation a revendiqué des dizaines d’attaques à la bombe spectaculaires dans tout le pays.

Les Etats-Unis ne veulent pas commettre les mêmes erreurs qu'en Afghanistan

Les activistes proches d’Al Quaïda filtrent aux frontières irakiennes et libanaises depuis maintenant plus d’un an, mais ce n’est que récemment que leur emprise en Syrie s’est renforcée, compliquant les débats sur une possible intervention de l’ONU dans le pays. De fait, l’une des principales craintes de l’administration Obama est que, comme ce fut le cas en Afghanistan, l’armement des rebelles conduise indirectement à celui d’Al Quaïda.

 

Le groupe Jabhat al-Nusra s'est fait connaître en janvier dernier après avoir revendiqué des dizaines d'attentats à la bombe / photo : capture d'écran vidéo BBC

 

Jabhat al-Nusra légitimise le régime Assad

Mais ce ne sont pas là les seules conséquences de l’influence croissante du groupe en Syrie. L’arrivée de ces combattants légitimise le clan Assad, qui depuis le début du conflit parle d’une conspiration étrangère visant à mettre à bas le régime et a régulièrement accusé des « terroristes venu de l’étranger » d’avoir transformé les manifestations pacifistes des premiers jours en révolte. Pour Aaron Zelin, l’intensification croissante des actions de Jabhat al-Nusra depuis janvier est symptomatique d’une montée en puissance tant sur l’armement que sur le recrutement. Par ailleurs, l’analyste souligne qu’au vu des informations dont nous disposons, il semble que les activistes du groupe utilisent le même réseau de communication que celui utilisé en Irak pour combattre l’occupation américaine.

Une proximité évidente avec Al Quaïda

D’autre part, l’utilisation du véhicule piégé comme arme principale – Jabhat al-Nusra a notamment revendiqué deux attentats suicides à la voiture en février à Alep – est assez proche des méthodes employées par l’organisation terroriste. Cette proximité apparente de fonctionnement pourrait suggérer un rapport extrêmement proche entre le groupe et Al Quaïda et cette théorie, si elle n’a pas été confirmée, a été légitimée par les propos du ministre des Affaires étrangères irakien Hoshyar Zebari qui a récemment affirmé à Associated Press disposer d’informations suggérant le mouvement de membres d’Al Quaeda depuis l’Irak vers la Syrie pour rejoindre le groupe Jabhat al-Nusra. Affirmation appuyée par la présence de vidéos des activistes sur un des principaux forums de discussion d’Al Quaïda, ce qui, pour Aaron Zelin met en lumière une certaine coordination des deux entités.

Jabhat al-Nustra se propage dans le pays par ses méthodes

La façon de faire de ces militants islamistes n’est pas le même que celle de la majeure partie des rebelles, pourtant eux aussi en grande partie sunnite. Abu Sayed, un rebelle syrien, a récemment diffusé une vidéo de l’exécution de combattants pro-Assad par les membres de Jabhat al-Nusra accompagné d’un commentaire dans lequel l’activiste dit désapprouver l’action : « Ce n’est pas ainsi que les musulmans devraient se comporter ». Pour les ONG de défense des droits de l’homme, le risque est désormais que cette façon de faire se généralise. Au sein même de l’armée syrienne libre les exécutions brutales se font de plus en plus nombreuses du fait du système de justice, basé sur la Charia, qu’applique un nombre croissant de combattants. Pour Ole Solvang, un chercheur de l’Observatoire des Droits de l’Homme (ODH), la règle appliquée est : « Si tu tues, tu devrais être tué ».

« Leurs leaders viennent de l’extérieur de la Syrie »

L’influence et l’emprise du groupe sur le conflit est importante et va en croissant, mais du point de vue de beaucoup de Syriens ordinaires ces interprétations de l’islam ne sont pas tolérables. Abu Fowaz, un civil qui travaille pour un conseil militaire local de l’armée régulière l’affirme : « Leurs leaders viennent de l’extérieur de la Syrie. Nous tous n’aimons pas Jabhat al-Nusra parce qu’ils sont une branche d’Al Quaïda [...] ils considèrent toute personne qui travaille pour le gouvernement comme un athéiste. Nous sommes des sunnites modérés, mais cette guerre a ouvert les portes aux influences extérieures ».

Une aide à ne pas négliger pour les rebelles

Mais pour beaucoup de rebelles de l’armée libre, les combattants de Jabhat al-Nustra représentent tout simplement une aide qu'ils ne peuvent pas négliger : « Ils travaillent main dans la main avec nous », déclare Abu Ahmed, un activiste du quartier de Salahadin. « Nous avons besoin de l’aide de tout le monde. Ils ne sont pas Al Quaïda, ce sont des Syriens ». Difficile à vérifier. Il est impossible de connaître la proportion exacte de Syriens dans Jabhat al-Nusra ou même simplement le nombre de membre qui le compose. Les estimations oscillent entre quelques centaines et des milliers.

L'islamisation du conflit est bien réelle

Des journalistes ont pu s’entretenir avec une vingtaine de combattants originaires d’Ouzbékistan, de Turkmenistan et de Turquie aux frontières syriennes. « Je veux tuer [les soldats du régime] et après je veux mourir », affirme un turc qui se fait appeler Saif Al Islam, littéralement « l’épée de l’Islam ». Une vision que semble partager l’ensemble du groupe qui prie pour « la victoire sur Bachar [...] pour faire de nous des martyrs [...] pour que nous rejoignions le paradis ».

« Les Syriens n'aspirent qu'à rouvrir leurs boutiques »

Mais aussi forte que semble l’islamisation grandissante des rebelles, beaucoup de Syriens pensent que la majorité du pays est tout simplement trop modérée pour être manipulée par les extrémistes. Adam, un activiste qui est revenu en Syrie – son pays natal – pour combattre avec les rebelles, est catégorique : « Notre peuple nous sauvera [...] les Syriens veulent fumer. Ils ne veulent pas porter le voile et faire tout ce qu’Al Quaïda voudrait qu’ils fassent. Les Syriens n’aspirent qu’à rouvrir leurs boutiques ».

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