Le Mur des Lamentations, dessin d'Alexandre Bida (1857).

Le Mur des Lamentations, dessin d’Alexandre Bida (1857).

Le 8 décembre 2012, à  Gaza, plusieurs dizaines de milliers de Palestiniens célébraient le vingt-cinquième anniversaire du Hamas: sur la place de la Katiba, où la réplique d’un missile M-75 trônait devant un décor représentant le Mont du Temple, le discours du chef du Hamas, Khaled Mechaal, montra à quel point le Hamas véhicule une idéologie de haine et de guerre: «Jérusalem appartient aux chrétiens et aux musulmans, il n’y a pas de place pour les Israéliens». À peine arrivé à Gaza, Khaled Mechaal avait déclaré, à propos de la libération de la Palestine, qu’il espérait "que Dieu [lui] accorde le martyre" : "Aujourd’hui Gaza, demain Ramallah, et inchallah (par la grâce de Dieu), Jérusalem, Haïfa et Jaffa".  Jérusalem est une revendication constante des Palestiniens: ils veulent en faire leur capitale. Dans le même temps, après le vote de l’Assemblée générale de l’ONU sur l’intégration de la Palestine comme État observateur, le gouvernement israélien a décidé de lancer la construction de 3000 logements dans  la zone  dite «E1», d’une superficie de 12km2, qui devrait créer une continuité territoriale entre Jérusalem-Est et la colonie Maalé Adoumim, en Cisjordanie. On le voit: Jérusalem reste un enjeu majeur dans le conflit qui oppose les Israéliens aux Arabes de Palestine. D’ailleurs, au lendemain de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, après le jet d’une bouteille incendiaire contre un tramway de Jérusalem, des heurts avaient éclaté devant un commissariat à Jérusalem-Est entre une centaine de jeunes Palestiniens et la police.

Jérusalem: la question de Jérusalem figure dans les nouveaux programmes d’histoire de Terminale ES et L : quelle lecture historique peut-on faire du patrimoine de la vieille ville de Jérusalem? En quoi ce patrimoine peut-il être source de tensions et de conflits?

À première vue, Jérusalem ne présente aucun intérêt stratégique: située au milieu de montagnes semi-arides, ce n’est pas un port ni un lieu de passage. Il  y a peu d’emploi et le solde migratoire de la ville est négatif depuis plusieurs décennies pour la population israélienne comme pour la population palestinienne. L’enjeu réside plutôt dans l’histoire de la ville,  quelque peu chaotique, et dans le caractère sacré que lui confèrent les trois grandes religions monothéistes. On trouverait en effet, imbriqués, les lieux saints de ces trois religions. Dans le cas du judaïsme et du christianisme, la ville est clairement mentionnée dans la Bible hébraïque et dans le Nouveau Testament: de nombreux sites ont été le théâtre d’événements importants. Comme nous le verrons, l’archéologie ne cesse de confirmer les récits bibliques, et donc le passé juif de la ville. En revanche, ce qui fait de la ville un lieu saint pour l’islam n’est pas vraiment tangible: jamais l’archéologie ne permettra de vérifier que Mahomet, après avoir parcouru en un instant la distance de La Mecque à Jérusalem, a bien atterri sur le Mont du Temple de Salomon, là où l’on trouve aujourd’hui le Dôme du Rocher.

Jérusalem, la Vieille ville (le-cartographe.net)

Jérusalem, la Vieille ville (source: le-cartographe.net)

Le Mont du Temple, que les Musulmans appellent l’esplanade des Mosquées, est un lieu particulièrement sensible. On se souvient que la visite sur place d’Ariel Sharon, en septembre 2000, fut vécue comme une provocation par les Palestiniens et déclencha la seconde intifada. D’abord, l’esplanade se trouve dans la partie orientale de Jérusalem, qui fut conquise et annexée par Israël en 1967, à la suite de la Guerre des Six jours. Ensuite, elle abrite le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa qui sont aujourd’hui considérés comme des lieux saints de l’islam, construits à la fin du VIIème siècle par le Calife Abd Al-Malik. Or, en contrebas de l’esplanade, le Mur des Lamentations, dernier vestige du second Temple détruit par les légions romaines de Titus en 70, est le lieu le plus sacré du judaïsme. De nombreux chantiers archéologiques ont été ouverts tout autour du Mont du Temple: on essaie d’y trouver les traces indiscutables du royaume fondé par David au Xème siècle avant notre ère. Le sous-sol de la Vieille-ville de Jérusalem  semble en effet regorger de restes antiques, lesquels nous renvoient aux livres historiques de la Bible, à l’image du Tunnel d’Ézéchias, qui est cité dans 2 Rois 20:20 et, surtout, dans le second livre des Chroniques: " Ce fut aussi lui, Ézéchias, qui boucha l’issue supérieure des eaux de Guihon, et les conduisit en bas vers l’occident de la cité de David" (2 Chron. 32:30). C’est bien la cité du roi David, et son palais, que les archéologues rêvent de mettre à jour. La plupart des fouilles archéologiques sont financées par la fondation privée Elad. Comme les vestiges se trouvent à Jérusalem-Est, Elad rachète les maisons à bon prix puis les détruit. L’espace ainsi dégagé est d’abord utilisé pour les fouilles puis pour l’aménagement d’un parc archéologique que l’on appelle City of David. Évidemment, les Palestiniens dénoncent cette politique: ils parlent de sionisme et de colonisation. Ils font courrir la rumeur que’Israël veut détruire la mosquée Al-Aqsa et une fatwa interdit aux musulmans de vendre leur maison aux Juifs sous peine d’être condamnée pour haute trahison.

Certes, il n’est pas faux de dire que les fouilles archéologiques entreprises visent à prouver que Jérusalem est, avant tout, une ville juive. Pour les Israéliens, il s’agit aussi de lutter contre l’islamisation croissante de Jérusalem. L’archéologie se retrouve donc au centre d’enjeux politiques, et l’on pourrait parler ici d’une autre guerre des pierres. Il n’en reste pas moins que la démarche des Israéliens est scientifique. Ainsi, d’un côté, on a une science; de l’autre, un ressenti. C’est un peu le siècle des Lumières contre l’obscurantisme.

Aux preuves matérielles que l’archéologie peut apporter, les Palestiniens ne peuvent finalement opposer qu’une croyance. D’après la tradition islamique, Mahomet, monté sur sa jument, se serait rendu miraculeusement de La Mecque à Jérusalem. La mosquée Al-Aqsa, construite au VIIème siècle sur l’emplacement du Temple de Salomon, là même où Mahomet aurait posé le pied, marque le seul lien de l’islam historique avec Jérusalem. C’est donc cette légende qui lie Mahomet à Jérusalem. Est-ce suffisant pour faire de Jérusalem une ville sainte de l’islam? D’ailleurs, est-ce vers Jérusalem que les musulmans se tournent quand ils prient?

Les seuls vrais lieux saints mentionnés dans le Coran sont La Mecque et Médine. De la même façon, Jérusalem ne fut jamais une capitale musulmane. Les deux seuls califes Omeyyade qui montrèrent quelque intérêt pour la Palestine, Muhawiyah (660-680) et Suleyman (715-717), ont préféré s’installer à Bagdad ou à Rambeh. Les grands centres d’études islamiques étaient à Damas, Bagdad, Constantinople ou encore au Caire: jamais à Jérusalem. Vers 990, le géographe arabe Al-Maqdisi regrettait d’ailleurs que la ville ne compte aucun théologien islamique, alors que les Juifs et les Chrétiens y étaient nombreux.

S’ils veulent justifier leurs droits sur Jérusalem, les arguments démographiques ne jouent pas non plus en faveur des Palestiniens. Le chef du Hamas a beau répéter que «Jérusalem appartient aux chrétiens et aux musulmans, il n’y a pas de place pour les Israéliens»,  l’idée selon laquelle le peuplement juif de Jérusalem serait récent ne résiste évidemment pas à l’épreuve de l’histoire.

En 1806, dans son "Itinéraire de Paris à Jérusalem" [1], Chateaubriand rappelle le lien qui unit les Juifs à Jérusalem:

Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi du désert, brillante de clarté, jetez les yeux entre la montagne de Sion et le Temple ; voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants de la cité. Objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre; il souffre toutes les avanies sans demander justice ; il se laisse accabler de coups sans soupirer; on lui demande sa tête: il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira, pendant la nuit, l’enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat, à l’ombre du temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager ; rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris sans doute mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem ; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays; il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. Ecrasés par la Croix qui les condamne, et qui est plantée sur leurs têtes, cachés près du Temple dont il ne reste pas pierre sur pierre, ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les Romains ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici.

Depuis qu’elle était occupée par les Turcs, les Occidentaux avaient oublié Jérusalem et c’est comme si, au dix-neuvième siècle, à l’instar de Chateaubriand, ils la redécouvraient. Les Britanniques ouvrirent un consulat en 1839 et firent un premier recensement en 1844: sur 15510 habitants, 7120 étaient juifs, 5000 musulmans et 3390 chrétiens. La France ouvrit un consulat en 1843 et la présence occidentale encouragea alors la communauté juive à s’engager sur l’ère du progrès: la première clinique fut fondée en 1842, le premier hôpital en 1854, la première école moderne en 1856, doublée en 1864 d’une école de filles. En 1896, Jérusalem comptait 45420 habitants: 28112 juifs, 8560 musulmans et 8748 chrétiens. Ainsi, même à l’époque ottomane, les Juifs étaient largement majoritaires. Après la première guerre mondiale et le démantèlement de l’empire ottoman, Jérusalem passa sous mandat britannique: après la déclaration Balfour et sous l’effet du sionisme, les Juifs commencèrent à émigrer massivement en Palestine. Soucieux de ménager les Arabes qui protestaient, les Britanniques décidèrent de limiter l’immigration juive en Palestine.
Au recensement de 1931, on peut malgré tout constater que la population juive représentait plus de la moitié des 90451 habitants de Jérusalem: 51222 juifs, contre 19894 musulmans et 19335 chrétiens [2].
 
Juifs

Musulmans

Chrétiens

Total
1844 7,120

5,000

3,390

15,510

1876 12,000

7,560

5,470

25,030

1896 28,112

8,560

8,748

45,420

1931 51,222

19,894

19,335

90,451

Au moment de la création d’Israël, en 1948, on estime que, sur les 165000 habitants que comptait Jérusalem, environ 100000 étaient juifs, 40000 musulmans et 25000 chrétiens. La Légion Arabe s’empara de la vieille ville qui passa sous contrôle jordanien après l’armistice de Rhodes. L’article 8 de l’accord d’armistice israélo-jordanien de 1949 prévoyait le maintien de l’Université Hébraïque et de l’Hôpital Hadassah, ainsi que la liberté d’accès aux lieux saints juifs et au cimetière du Mont des Oliviers. Mais les Jordaniens ne le respectèrent pas. Tels des statues de Bouddha que les Talibans dynamitent, les lieux saints juifs furent détruits: l’ancien quartier juif, vidé de ses habitants, fut saccagé, des synagogues prestigieuses furent démolies ou employées comme latrines et le cimetière du Mont des Oliviers profané. L’ONU et l’UNESCO restèrent indifférentes.

Il fallut attendre la Guerre des Six Jours, en 1967, pour qu’Israël reprenne la vieille ville de Jérusalem et découvre l’ampleur du désastre. Depuis cette date, les Palestiniens, se prévalant de l’existence de deux mosquées, revendiquent Jérusalem pour en faire leur capitale et prétendent faire de la ville entière un lieu saint de l’Islam, alors qu’ils l’avaient toujours négligée auparavant. On le voit: la mémoire des Palestiniens et des Musulmans concernant Jérusalem est une construction récente qui est en contradiction totale avec la vérité historique. N’est-ce pas normal, les totalitarismes ne cherchent-ils pas toujours à manipuler l’histoire?

 


[1] François-René de CHATEAUBRIAND, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2006.
[2] Albert M. HYAMSON. The British Consulate in Jerusalem, 2 vols. (London, 1939-1941, réédité par AMS Press, 1975).
http://ethnolyceum.wordpress.com/2012/12/31/a-jerusalem-les-lumieres-contre-lobscurantisme/#more-10195
Retour à l'accueil