Katharine Betts est une sociologue, maintenant à la retraite, qui consacra sa vie à l’étude des changements démographiques et sociaux par l’immigration. Originaire d’Australie, elle contribua grandement à la compréhension des idéologies derrière la promotion des politiques d’accueil massif que nous connaissons.


Elle avance dans son article Immigration and the paradox of liberal democracy, que l’immigration portera un coup fatal à la démocratie en ruinant la confiance du peuple envers ses élites. Cette confiance, essentielle à la marche de la société, aura été prise pour acquise, mais la masse des natifs de ces sociétés se sent de moins en moins incluse dans un ensemble cohérent pour lequel elle croit qu’il vaut de faire des sacrifices.


L’auteur déploie sa théorie en évoquant le clivage entre le pouvoir et la masse. Cette dernière est de plus en plus aliénée par des courants pourtant minoritaires. L’intellectuelle australienne analyse alors la dysfonction que cela peut amener dans la marche de la société. 

Le peuple démontre son opposition à l’immigration sondages après sondages. Pourtant aucun parti politique dans nos démocraties ne défend son arrêt. De plus, ce mépris de la volonté du peuple, principe pourtant directeur de ce système politique, n’est jamais dénoncé publiquement dans les médias, par ailleurs très attachés à la démocratie. Est-ce à dire que cette dernière est une illusion?

Ce clivage laisse supposer que le pouvoir est exercé par une élite, non pas par le peuple, même en démocratie. Chez cette dernière, les diverses factions en lutte pour la prise du pouvoir seraient consensuelles, au contraire des régimes dictatoriaux où elles demeurent en confrontation permanente. Mais là serait la seule différence entre les deux systèmes.

Les principes démocratiques, nés à l’intérieur des nations, étendirent bel et bien les droits à l’ensemble de la population, non plus seulement à l’élite. Cette expansion aurait peut-être dû s’arrêter aux frontières, mais elle s’universalisa pour inclure la multitude humaine tout en devenant, à l’intérieur des nations, le principe suggéré d’appartenance, remplaçant les anciens facteurs de cohésion comme le passé commun ou même la langue.

À côté de l’élite du pouvoir, il y a en a d’autres, dont l’élite culturelle, importante dans le présent phénomène. Si elle tend à croire que la démocratie existe, il lui arrive parfois de le regretter. Car le peuple ne sait pas comment traiter ses minorités. Pour cette élite, la démocratie devient mal si elle ne donne pas les résultats attendus. On la qualifie alors de populisme, c’est à dire « trop de démocratie exercée par les mauvaises personnes », ironise Katharien Betts.

Les réformateurs revendiquent des droits pour les minorités, mais aliènent le corps principal de la nation de laquelle justement ils attendent une action. Ils vont jusqu'à attaquer cette nation même comme étant la source de l’oppression et souhaitent que le sens communautaire se dilue. Mais les bienfaits qu’apportent cette solidarité communautaire ne « viennent pas du ciel » commente l’auteur.

D’autres défendent une nation fondée sur une démocratie strictement procédurière, dépourvue de sentiment national, puisque cela pourrait irriter les minorités. Le citoyen y serait loyal à une série de règles plutôt qu’a un peuple. Les procéduriers reconnaissent le besoin d’institutions pour garantir que des obligations seront rencontrées, mais ils ne s’inquiètent pas de fournir une raison aux individus de s’y plier.

Cependant, la société n’a-t-elle pas besoin d’un certain particularisme? Katharine Betts croit, comme Margaret Canovan dont elle site le travail, qu’il doit y avoir un sentiment d’appartenance spécialement en démocratie. La fusion du politique et du familial permet un état fort et une action collective. Sans le sentiment d’appartenance et la reconnaissance d’une norme de vie collective, comment garantir que l’élite va gouverner avec honnêteté?

« La qualité de la démocratie procédurière est qu’elle offre l’apparence d’être compatible avec le libéralisme universel; sont inconvénient fatal, je crois, est qu’elle ne peut fonctionner. Comme Canovan, je considère l’idée d’une démocratie libérale dépourvue de liens et d’engagements émotionnels impossibles ».

À cela s’ajoute la crainte de l’exploitation. Les nouveaux citoyens profitent, mais vont-ils aussi payer ? Cette crainte se trouve justifiée lorsque la promotion des frontières ouvertes est faite précisément par certains, pour détruire l’état providence. Le rêve du libéralisme économique serait ainsi réalisé.

Si les frontières sont abolies, il en ira ainsi des droits, conclut l’auteur.

Mais pourquoi le droit des immigrants prime-t-il autant sur le droit des natifs chez l’élite du pouvoir? Dans « Immigration and ideologies », la sociologue expliqua ce phénomène chez l’élite culturelle. Ici, concernant les politiciens, elle site le travail de Gary Freeman, pour qui l’ignorance et l’étouffement des débats sur la question de l’expansion conditionne le mépris de la volonté populaire de restreindre l’immigration. Mais sa théorie la plus inattendue et ingénieuse, demeure la constatation que l’ouverture des frontières rend disponibles des bénéfices considérables, ponctuels et immédiats aux requérants et leurs supporteurs, alors que les coûts pour les natifs sont lents et diffus.

En plus, des lobbies ethniques, comme ceux de l’immobilier et du commerce au détail, favorisent la croissance démographique, alors que celui du patronat apprécie la pression à la baisse sur les salaires. Ils créent ensembles un environnement ou le choix politique avantageux pour des partis politiques, ayant besoin d’être financés, est sans équivoque.

L’auteur souligne aussi que les médias exploitent un marché domestique et en tant qu’entreprises, ils ne sont pas différents des autres secteurs économiques.

En démocratie procédurière, tout repose sur des textes de loi et les cours de justice ont une grande importance. Elles limitent sciemment le pouvoir du parlement et rendent difficile l’expulsion. Les juges sont très influencés par les valeurs dominantes de leurs collègues et de l’élite culturelle, sans avoir besoin du vote populaire (en Australie et au Canada). Les hommes politiques ne veulent pas perdre devant ce pouvoir, aussi ne cherchent-ils pas à le confronter.

Katharien Betts en vient à cette conclusion: 

« Si le peuple en arrive à voir la situation ainsi, c’est-à-dire que leur avenir a été ruiné parce que ses politiciens se sont laissé soudoyés, alors notre croyance envers la démocratie australienne en aura pris un coup. »

La plupart des citoyens vivraient en paix avec le paradoxe de la démocratie qui veut que pour exister, la nation démocratique doit user de mesures non démocratiques. Mais voir son élite lui servir une pénible morale à propos des droits démocratiques de parfaits étrangers et à la fois succomber à des intérêts particuliers et égoïstes au péril de l’intérêt général, pourrait avoir de graves conséquences, ajoute l’ex-académicienne.

Selon elle, l’immigration va éroder la démocratie en détruisant le sens que le peuple fait partie de la nation. L’élite consensuelle scie la branche où elle se trouve assise.

 

http://researchbank.swinburne.edu.au/vital/access/manager/Repository/swin:24871

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