Alors que l’United States Commission on International Religious Freedom (USCIRF) vient de publier son rapport sur les pays attentant le plus aux droits des minorités religieuses, l’un de ses membres, Nina Shea, révèle que l’Administration Obama essaie de passer sous silence les graves reproches adressés à la Turquie. L’USCIRF, qui présente la particularité d’être un organisme fédéral indépendant, n’est pas retenue par des contraintes de politique étrangère. Cette Commission bipartisane surveille la liberté religieuse dans le monde, dresse un rapport annuel et émet des recommandations au Département d’Etat. Son rapport 2012 publié le 20 mars dernier pour l’année 2011 fait entrer la Turquie parmi les 16 « pays particulièrement préoccupants », ce qui a suscité l’ire d’Ankara. La Turquie a toutefois décidé aujourd’hui même, le 26 mars, de rouvrir le séminaire grec orthodoxe à Halki, suivant la demande du rapport.

L’United States Commission on International Religious Freedom a été créée par l’International Religious Freedom Act de 1998 dans un but de promotion de la liberté religieuse par la diplomatie américaine. Le Congrès et la présidence doivent tenir compte de ses rapports quant à la politique étrangère, notamment à cause du rôle des Etats-Unis dans le développement de plusieurs pays. Trois catégories sont dressées, celles des pays particulièrement préoccupants, celle d’une liste d’Etats surveillés, enfin une dernière concernant d’autres Etats. Après avoir fait son apparition dans la seconde classe en 2009, la Turquie rejoint la première. Cette rangée dans la classification concerne des pays connaissant des « violations particulièrement sévères de la liberté religieuse », telles que la torture ou les traitements inhumains ou dégradants, la détention prolongée sans accusation, la disparition de personne par enlèvement ou détention clandestine, d’autres atteintes à la vie ou à la sécurité des personnes. Les Etats-Unis peuvent sanctionner économiquement ces pays. La lecture du rapport enseigne que la Turquie s’est illustrée par « des limitations systématiques et remarquables à la liberté de religion ou de croyance qui affectent toutes les communautés religieuses et menacent en particulier les minorités religieuses non musulmanes ». Les alévis, fidèles d’un islam non sunnite, les juifs et les chrétiens sont particulièrement concernés.

Gêne de l’Administration sur les violations de la liberté religieuse ?

A la publication du rapport, l’ambassadeur de Turquie aux Etats-Unis a réagi en dénonçant une injustice. Et l’Administration Obama a demandé à la Commission de balayer les critiques. Mais encore, après qu’un membre de l’ USCIRF nommé par le Président Obama a informé le Département d’Etat, l’assistant du secrétaire aux Droits de l’homme a amené un autre commissaire à changer sa position. Régulièrement épinglée par l’USCIRF depuis 2009, Ankara fait également l’objet d’une abondante littérature jurisprudentielle de la Cour européenne des droits de l’homme. Sous les condamnations de cette dernière le gouvernement commence à modifier la législation, voire restituer à diverses communautés religieuse leurs biens spoliés dont le valeur se situe à environ 700 milliards d’euros. Mais la liberté religieuse est encore très éloignée, c’est ce que pointe le rapport. Sont notamment désignées « l’interdiction aux communautés non musulmanes de former un clergé, celle d’offrir une éducation religieuse (1), de posséder et de maintenir des lieux de culte, ou les privations qui mènent à leur déclin voire leur disparition virtuelle dans certains cas » (p. 199). La formation des ministres du culte est pénalisée par la fermeture du séminaire grec orthodoxe à Halki, près d’Istanbul, fermé depuis 1971 et promis à la réouverture, où étaient préparés les nouveaux prêtres et évêques.

Assassinats organisés de membres de minorités

Plus grave encore, parmi bien d’autres atteintes, le rapport indexe la fameuse conspiration d’Ergenekon qui impliquerait des policiers, des magistrats, des militaires ou encore des journalistes et qui est soupçonné d’être à l’origine d’assassinats – ou de tentatives à cette fin – de sympathisants du PKK Kurde, de journalistes comme celui de Hrant Dink celui qui a fait couler beaucoup d’encre (p. 210). En 2006 un prêtre catholique avait été assassiné, en 2007 trois protestants torturés avant d’être tués à Malatya. Selon rapport, l’ombre d’Ergenekon est derrière ces assassinats. Cependant, en janvier 2012, la justice a statué dans le sens de la non-implication d’Ergenekon dans ce cas. Dans celui des trois protestants, dont un Allemand, employés d’une société biblique, les médias allemands suivent de près l’affaire de leur compatriote : Der Tagesspiegel rapportait, fin 2007, que le procureur insistait étrangement sur leurs activités religieuses au risque de les faire passer pour une provocation justifiant le crime, que 24 des 32 dossiers provisoires de l’enquête concernaient lesdites activités des chrétiens ; sur les lieux du drame, un révolver confisqué par la police deux jours auparavant avait été retrouvé. Les médias turcs ont dénoncé l’orientation du procès, et par exemple Todays Zaman a parlé de l’implication de responsables des forces navales. Le rapport mentionne encore l’assassinat du président de la Conférence épiscopale de Turquie, Mgr Padovese, martelé à coups de couteau et ensuite égorgé par son chauffeur, lequel attend son procès. (Le successeur de Mgr Padovese a contesté les conclusions médicales selon lesquelles le coupable serait un déséquilibré, dénonçant une parodie de justice.) Le rapport américain ne se prononce pas sur l’origine de l’assassinat.

Bien d’autres atteintes existent, qu’elles soient le fait des pouvoirs publics ou de groupes privées avec ou sans implication de fonctionnaires ; par exemple, la communauté syriaque n’a qu’une église à Istanbul et doit compter sur la bonne volonté d’autres communautés chrétiennes pour organiser ses cultes. Ou encore, si les églises peuvent officiellement s’enregistrer comme associations ou même fondations selon les cas, elles hésitent et y renoncent même car la publicité est source de discrimination (p. 204).

Une prise en compte partielle du rapport

La partie consacrée à la Turquie se conclut sur les opinions dissidentes de membres de la commission pour lesquelles il faut notamment relever les progrès du pays et encourager la Turquie dans cette voie (p.220). Pour intégrer l’Union Européenne, Ankara a quelque peu modifié sa politique envers les minorités religieuses. Mais la commission retient par exemple que la décision de restituer aux communautés leurs biens – ou, à défaut, de les rembourser – n’est pas inscrite dans une loi (p. 203).

Constatant l’importance du partenariat entre les Etats-Unis et la Turquie au sein de l’OTAN, la Commission demande toutefois aux autorités de désigner le pays comme « particulièrement préoccupant » et de le presser de mettre à jour sa législation au regard des textes internationaux sur la liberté religieuse via toute une série d’ajustements précisés. L’Administration Obama semble choisir une autre voie, et si elle a redemandé, comme en 2009, la réouverture du séminaire de Halki, cela peut être vu comme une tentative de relâcher la pression sur un allié. Cette concession d’Ankara à Washington, et surtout à l’Europe qu’elle veut intégrer, ne saurait masquer les autres manquements à la liberté religieuse ; outre la question de l’intégration à l’Union Européenne, elle vise peut-être une inflexion de l’USCIRF. La surveillance américaine et celle du Conseil de l’Europe et de la Cour de Strasbourg ne semblent pas assez fortes pour une Turquie voulant rejoindre l’Union Européenne et qui prend son temps, son maintien accélérerait pourtant les réformes et conduirait à les approfondir.

Cette tiédeur, voire frilosité de l’Administration Obama jure avec le Discours des Quatre Libertés tenu le 6 janvier 1941 par le Président Roosevelt, un athée, dont la deuxième proposition était « la liberté de chacun d’honorer Dieu comme il l’entend – partout dans le monde. », défendue par les textes des Nations unies. « Mon église est mon esprit » ou « Je suis une secte à moi tout seul » avaient déjà pu dire respectivement Thomas Paine et Jefferson au XVIIIe siècle ; c’est la philosophie défendue par l’Amérique chez elle et à travers le monde. La géostratégie ou d’autres raisons l’emportent parfois sur les principes, mais un soutien de Barack Obama - qui se présente comme au moins le quatrième meilleur président américain en raison de sa politique étrangère – au rapport demandant de profonds changements pour ne pas laisser jouer la montre, un tel soutien aurait probablement été plus efficace qu’une demande d’oubli alors que le nombre de chrétiens diminue à cause de l’émigration pour davantage de liberté(s).

(1) Hormis les minorités autres que celles du Traité de Lausanne tel que restrictivement interprété par la Turquie : juive, grecque et arménienne.

 

Copyright JD Amadeus d’Aigre de Ruffec

 http://fidepost.com/

Retour à l'accueil