La course aura bien lieu. Malgré les violences politiques qui touchent le Bahreïn, marqué samedi par la mort d'un manifestant, les organisateurs du Grand Prix et le Fédération internationale de l'automobile (FIA) ont décidé de maintenir l'épreuve. Une décision inacceptable, selon philosophe Daniel Salvatore Schiffer.

Des manifestants font face aux forces de l'ordre près du circuit de Manama, le 13/03/2011. (A.RASOOL/SIPA)

Des manifestants font face aux forces de l'ordre près du circuit de Manama, le 13/03/2011. (A.RASOOL/SIPA)

 

On savait depuis longtemps déjà que le sport de haut niveau, celui pour lequel la compétition humaine se confond désormais avec la stratégie financière, ne jouissait guère d’une conscience sociale très développée.

 

Des joueurs de football, de tennis ou de golf gagnant en un mois, pour taper dans une balle, ce que le commun des mortels, ou même un artiste de génie mais inconnu du public, ne gagne pas en toute une vie, en matière de salaire, ne l’a jamais véritablement dérangé.

 

Cette flagrante injustice économique a toujours été unanimement justifiée, sous prétexte que leur carrière sportive était plutôt limitée dans le temps, par les intéressés eux-mêmes.

 

Il faut faire son business le plus vite possible, quitte à se doper quelque peu pour améliorer ses performances (de très célèbres courses cyclistes, dont le Tour de France, en savent quelque chose, ces dernières années, avec bon nombre de leurs plus grands champions), avant que l’âge ne vienne naturellement altérer la condition physique.

 

Mais ce que l’on savait moins, en revanche, c’est que ce même monde du sport (du moins celui, encore, de haut niveau) était également dénué, chose plus grave, de toute conscience morale.

 

Le Grand Prix du sang

 

Car c’est bien à cette triste réalité, l’abandon de toute éthique face à l’ampleur des intérêts financiers et autres calculs politiques, à laquelle nous assistons, ce dimanche, avec le Grand Prix de Formule 1 du Bahreïn.

Peu importe, manifestement, pour le grand argentier et tout puissant patron de la FIA Bernie Ecclestone, qu’une légitime révolte populaire, au même titre que celles du fameux "printemps arabe", y soit réprimée, depuis maintenant plus d’un an, dans le sang, y compris avec quelques morts et blessés à la veille même de cette course automobile.

 

Le Bahreïn : il ne faut pourtant pas être grand expert en matière de géopolitique pour savoir que cette monarchie pétrolière est l’une des pires dictatures idéologiques et religieuses, avec la charia en guise de loi suprême et la peine de mort à titre de châtiment ultime, qui soit sur la planète.

 

Mais voilà : le richissime Ecclestone, qui est apparemment en pays conquis au Bahreïn, n’en a apparemment que faire et, au contraire, s’en accommode même, avec ces magnats du pétrole, fort bien.

Comme quoi l’argent n’a pas d’odeur, si ce n’est celle, précisément, du pétrole et donc, par la même occasion, de ce carburant, essence et huile, qui fait si magnifiquement bien avancer, en ces cirques dominicaux, ses bolides à quatre roues et parfait aérodynamisme !

 

Où est passé l'idéal olympique ?

Mais que la Formule 1 se rassure : cette très rentable entreprise n’est pas la seule à s’être ainsi engluée aussi lamentablement dans l’argent du pétrole. Il y en a même qui, pour être plus prestigieuses encore sur le plan médiatique, n’en sont pas moins honteuses sur le plan éthique.

C’est le cas, par exemple, des prochains Jeux olympiques de Londres, dont le Comité International accepte sans broncher que l’Arabie Saoudite, autre théocratie pétrolière (on appréciera l’oxymore) adepte de la charia, refuse d’y envoyer des femmes à moins que ces athlètes féminins ne soient revêtus du voile islamique et, bien sûr, intégral (niqab ou burka).

Ce qui, comme chacun sait, est très pratique, par-delà même l’élégance de la tenue, pour courir un cent mètres, sauter à la perche, lancer le marteau, jouer au basket ou nager la brasse dans une piscine…

Mais, surtout, ce que ce véritable apartheid sexiste bafoue et nie même ainsi de manière aussi scandaleuse, par delà l’ineptie de pareille attitude sportive, c’est l’esprit tout autant que la lettre de la très noble "Charte olympique", laquelle stipule, textuellement, que "toute forme de discrimination (y compris du sexe) est incompatible avec l’appartenance au mouvement olympique".

Mieux : son article 51 précise, noir sur blanc là aussi, qu’"aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique".

Ainsi cet assourdissant silence du CIO est-il en totale contradiction là, non seulement avec ses propres valeurs morales, dont l’universalisme est censé être la clé de voûte, mais, de manière encore plus spécifique ici, avec l’engagement envers ce très louable principe d’égalité, entre hommes et femmes, telle qu’il se voit inscrit au cœur même de l’olympisme.

 

Le circuit international de Sakhir au Grand Prix de Bahreïn de Formule 1, le 14 mars 2010 (PARIENTE JEAN-PHILIPPE/SIPA).

Le circuit international de Sakhir au Grand Prix de Bahreïn de Formule 1, le 14 mars 2010 (JP.PARIENTE/AFP)

 

Le laxisme des démocraties occidentales

Certes, pourront toujours me rétorquer les tartufes de tous bords, le sport ne doit-il pas se mêler de politique.

A quoi je leur répondrai, à mon tour, que c’est là un argument aussi spécieux que fallacieux. Car c’est bien pour avoir enfreint cette même règle de l’universalisme et pratiqué un même type de discrimination, même s’il s’agissait là d’un apartheid racial et non pas sexuel, que l’Afrique du Sud fut exclue, pendant trente longues années, des Jeux olympiques !

Mieux : j’ai souvenir que bon nombre de pays occidentaux, les États-Unis de Jimmy Carter en tête, boycottèrent, en 1980, les Jeux olympiques de Moscou pour cette seule mais juste raison que l’Union soviétique, qui avait alors envahi l’Afghanistan, était considérée à l’époque, sous l’implacable férule de ce stalinien d’un autre âge qu’était Leonid Brejnev, comme une dictature aux lois incompatibles avec celles de nos démocraties.

D’où, face à ce patent et injustifiable "deux poids, deux mesures", la question, urgente et nécessaire à la fois : les actuelles dictatures religieuses du Bahreïn ou de l’Arabie Saoudite seraient-elle donc plus acceptables, aux hypocrites yeux de nos démocraties contemporaines, que les anciennes dictatures idéologiques de l’Union soviétique ou de l’Afrique du Sud ?

Et, si oui, pour quelles indues ou absurdes raisons ? Malheureusement, notre sens de la justice se voit ainsi bien mis à mal, parce que ces richissimes émirats que sont le Bahreïn ou l’Arabie Saoudite sont en réalité, bien qu’ils fussent les champions toutes catégories de la négation des droits de l’Homme et surtout de la Femme, les meilleurs alliés politico-militaires, en plus d’en être l’inépuisable mine pétrolière, des Américains.

Tel est l’échiquier géostratégique de ce "nouvel ordre mondial" tel que le préconisa naguère l’ancien président George Bush (le père du tristement célèbre George W.) et auquel il n’est pas jusqu’à Barak Obama lui-même, hélas, qui n’entende, à l’heure actuelle, déroger un tant soit peu.

Reste à espérer, en ces navrantes conditions, que le Qatar, autre monarchie pétrolière à laquelle la FIFA, cette fois-ci, a confié l’organisation de la Coupe du monde de football de 2022, ne fera pas de cette charia dont elle se revendique, elle aussi, l’impitoyable potence ou le sanglant couperet de tous les opposants et opposantes à son tout aussi dictatorial régime !

Le silence de Michel Platini

 

Mais, en cet amoncellement de double-jeux et autres faux-semblants, il y a plus consternant encore, sinon plus choquant, au regard de notre simple conscience d’humaniste : le choix pour le moins discutable, par l’UEFA, de l’Ukraine pour voir s’y dérouler, conjointement à la Pologne, la phase finale, du 8 juin au 1er juillet 2012, de la "Coupe d’Europe des Nations de Football".

 

Car le président de cette même UEFA, Michel Platini, a eu beau dénoncer il y a quelques jours à peine, et à juste titre, l’invraisemblable corruption, à voir notamment la soudaine flambée des prix de ses infrastructures hôtelières, qui y règne.

Ce qu’il n’a pas vu surtout, ou pas pu condamner publiquement, c’est l’indigne traitement que ce pays, aujourd’hui gouverné de main de fer par Viktor Ianoukovitch, réserve à ses dissidents, dont Ioulia Timochenko, égérie pro-occidentale de l’historique mais défunte "révolution orange", qui, gravement malade mais privée des soins adéquats, croupit depuis plusieurs mois en prison après un procès, une parodie judiciaire aux allures de purge politique, qui l’a vu inculpée pour un présumé "abus de pouvoir" lorsqu’elle était Première ministre.

Bref : une martyre, aujourd’hui, sans espoir apparent de voir sa tragique situation s’améliorer dans les longs et pénibles mois, sinon années, à venir.

Pis : il n’est pas jusqu’à son propre mari qui n’ait dû fuir, afin d’éviter le même genre de représailles, le pays. Il vit aujourd’hui en République tchèque, où il s’est réfugié, après y avoir obtenu l’asile politique, à Prague, jadis ville d’un autre dissident de haut vol : Vaclav Havel, qui fut l’artisan, en 1989, au moment même où le "Mur de Berlin" s’écroulait, de la "révolution de velours". Tout un symbole !

Tout aussi inacceptable s’avère donc, en la circonstance, ce lâche et incompréhensible silence, face à une Ukraine où l’arbitraire le dispute à l’oppression, de la part de l’Occident, dont la duplicité, devant pareil scandale, n’est certes pas moins coupable.

D’où, non moins dramatique, cette désolante conclusion : s’il est exact, comme je le regrettais plus haut, que le sport de haut niveau semble désormais dépourvu de toute conscience sociale, il est encore bien plus vrai, comme je le déplore à présent, que bon nombre de ses institutions les plus officielles et même intouchables, telles la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile), le CIO (Comité International Olympique), la FIFA (Fédération Internationale de Football Amateur) ou l’UEFA (Union of European Football Associations), manquent singulièrement de courage moral.

Pour ne pas dire intellectuel, face à l’iniquité de toutes ces manœuvres politico-financières qui ne cessent, entre indifférence, cynisme et complicité, de les discréditer chaque jour un peu plus, jusqu’à porter définitivement atteinte, aujourd’hui, à leur image de marque.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/537623-la-f1-a-bahrein-quand-le-sport-se-rend-complice-des-dictatures.html

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