Depuis le jour de Noël, les chrétiens du Nigeria sont victimes d’une série d’attentats meurtriers, attribués au groupe islamiste Boko Haram.       

Deuxième communauté religieuse du pays, les chrétiens sont présents sur l’ensemble du territoire.

Unis face aux attaques de Boko Haram, ils sont cependant divisés sur la manière d’être présents dans la société nigériane.

Qui sont les chrétiens du Nigeria ?

On estime à environ 71 millions le nombre de chrétiens présents au Nigeria, soit près de 45 % de la population de ce pays le plus peuplé d’Afrique (158 millions d’habitants). La majorité des chrétiens sont anglicans. Parmi les autres confessions chrétiennes, on compte des protestants traditionnels (méthodistes et luthériens) et des pentecôtistes. Les catholiques représentent environ 20 % des chrétiens, soit près de 14 millions de personnes.

Ce sont les anglicans qui, les premiers, se sont installés au Nigeria au XVIIIe siècle. Le catholicisme s’est diffusé au XIXe grâce aux spiritains. Aujourd’hui, l’Église catholique affiche une réelle vitalité : « Elle se singularise par sa structure, la formation de ses clercs, par le dynamisme des mouvements de fidèles comme l’organisation de la jeunesse catholique. Parmi les signes de ce dynamisme, le nombre de séminaires. Il y a au moins une dizaine de grands séminaires diocésains dont le plus important, le grand séminaire Bigeard, ne compte pas moins de 600 séminaristes. À cela il faut ajouter les séminaires religieux (spiritains, dominicains, jésuites…) », remarque le P. Richard Fagah, prêtre spiritain nigérian. Nouveaux venus sur la scène religieuse nigériane, les évangéliques américains « et ceux qui s’en inspirent. Ils ont commencé par s’installer dans le Sud avant de lancer des missions dans le Nord comme dans la ville de Jos », constate Bernard Caron, directeur de l’Institut français de recherche en Afrique (Ifra), au Nigeria jusqu’en 2011.

Où sont-ils situés ?

Si le Nord est largement musulman et le Sud largement chrétien, on trouve néanmoins des communautés chrétiennes sur l’ensemble du territoire. Dans le Nord, des communautés chrétiennes autochtones ont résisté à la vague islamiste du XIXe siècle. « Le sud de l’État de Bauchi est même quasiment chrétien à 100 % », note Bernard Caron. « Aux chrétiens autochtones, il faut ajouter les chrétiens sudistes venus s’installer dans le Nord. En général, ce sont des commerçants », complète Daniel Bach, du centre d’étude d’Afrique noire (CEAN).

La vie des chrétiens dans la dizaine d’États du Nord qui a adopté la charia – la loi islamique – n’est pas des plus faciles. « En principe, la charia ne s’applique qu’aux musulmans et ne doit pas être en contradiction avec la loi fédérale. Mais en pratique, les chrétiens subissent la pression de la majorité musulmane. On leur reproche de boire de l’alcool, de regarder des vidéos, d’avoir une vie nocturne, de ne pas voiler leurs femmes… ils sont de plus en plus ghettoïsés », constate Bernard Caron.

Dans le Sud, le christianisme est surtout présent à l’Est, en milieu igbo, le foyer historique de l’évangélisation, mais aussi au Sud-Ouest, en milieu yoruba. « Encore que parmi les Yorubas, presque la moitié est aussi musulmane », précise Bernard Caron.

Qu’est-ce qui unit les chrétiens ?

« Depuis les attaques de la secte Boko Haram, la solidarité entre les chrétiens s’est renforcée. Plusieurs rencontres se sont tenues entre les responsables des Églises pour évaluer la situation, pour déterminer la position à tenir vis-à-vis du gouvernement et des activités de la secte. Il y a de plus en plus de communication entre ces responsables. Avant les dernières élections, qui ont porté à la tête du pays Goodluck Jonathan, il y avait déjà eu un important travail entre les instances catholiques et protestantes, notamment au sein du mouvement Justice et Paix. Le mouvement œcuménique faisait déjà un important travail pour conscientiser les chrétiens sur leur responsabilité civique », note le P. Bede Ukwuije, professeur de théologie, prêtre spiritain d’Enugu, dans l’est du pays.

Toutes les Églises chrétiennes sont réunies au cœur de l’association chrétienne du Nigeria (Christian Association of Nigeria, CAN). Elle est dirigée à tour de rôle par un responsable catholique et par un responsable protestant. Présidée aujourd’hui par le pasteur Ayo Oritsejafor, un évangélique qui se présente lui-même comme « un prophète sauvé miraculeusement par Dieu en 1972 », l’association prend part au débat public. À la suite de la série d’attentats qui a visé les chrétiens le jour de Noël, Ayo Oritsejafor a dénoncé le 7 janvier, au nom de la CAN, un « nettoyage ethnique et religieux systématique »contre leur communauté.

Qu’est-ce qui les divise ?

Les chrétiens classiques, anglicans et catholiques, ne partagent pas la même approche missionnaire que les évangéliques. Leur foi est moins démonstrative et plus structurée que dans les mouvements évangéliques. « Ils sont très tournés vers les pratiques d’exorcisme, les cultes de possession. Ils promettent à leurs fidèles le succès, la richesse immédiate. Le “religieux” est un business au Nigeria. L’activité des prêcheurs évangéliques est la plus prospère après celle de l’industrie du pétrole », explique Bernard Caron.

« Il est vrai que les églises pentecôtistes ont tendance à critiquer les Églises traditionnelles (catholique, anglicane). Il y a une compétition entre les communautés : il faut remplir les églises et les temples ! Chaque pasteur qui fonde son église doit s’installer quelque part, donc il faut des clients ! »ajoute le P. Bede Ukwuije. Le comportement des évangéliques en milieu musulman n’est pas toujours des plus délicats : ce qui favorise leur rejet dans le Nord musulman du Nigeria.

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Les violences se poursuivent

Des hommes armés ont attaqué mardi 24 janvier à l’arme automatique un commissariat de la ville de Kano, dans le nord du Nigeria, à peine quatre jours après une série d’attaques meurtrières du même genre qui ont fait 194 morts. Selon l’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch, au moins 935 personnes ont été tuées au Nigeria dans les attentats revendiqués par Boko Haram depuis que le groupe a lancé une campagne de violences en 2009.

La dernière attaque meurtrière ayant ciblé spécifiquement les chrétiens s’est déroulée dans la nuit de samedi 21 à dimanche 22 janvier, dans la ville nordiste de Tafawa Balewa. Elle aurait fait 9 morts, selon un responsable de la communauté chrétienne de la ville.

 

 

BRUNO BOUVET et LAURENT LARCHER  / http://www.la-croix.com 

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