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Par Mohamed Sifaoui -

Mohamed Sifaoui propose une réflexion sur le phénomène djihadiste, en le plaçant dans son contexte historique, social, politique et religieux. Phénomène qui « gangrène depuis longtemps le monde arabe », le « djihadisme » fut au mieux ignoré, au pire utilisé à des fins politiques. Son expansion impose aujourd’hui d’en comprendre la nature et d’en prendre toute la mesure. Première partie d’une étude de fond.

 

Les djihadistes : combattants de la guerre sainte ou criminels ? *

 

Le monde occidental – et singulièrement ses dirigeants – donne l’impression qu’il découvre ébahi la barbarie qui caractérise le mouvement dit « djihadiste » dans son ensemble et ce groupe qui s’autoproclame « Etat Islamique en Irak et au Levant » en particulier. Et pourtant ! Faut-il souligner que l’émergence de cette organisation n’est ni le fait d’une génération spontanée ni la suite logique des errements du précédent gouvernement irakien ni même le résultat de la sauvagerie qui caractérise le régime de Bashar el Assad, encore moins la conséquence directe de l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Même s’il faut continuer de dénoncer cette guerre, décidée alors par George W. Bush et ses amis néo-conservateurs, car basée sur des mensonges, car bâtie sur un unilatéralisme contre-productif, cachant des arrières pensées douteuses et révélant une erreur géostratégique manifeste, il serait néanmoins puéril de répéter à l’envi que le groupe terroriste, qui a pris comme siège social le pays des deux fleuves, serait né à cause de l’administration américaine ou par la seule faute des « injustices occidentales ». Même si tout ce qui précède constitue tout au plus les ingrédients qui viennent se greffer à une logique à la fois destructrice et autodestructrice, l’exacerber et l’accélérer, il n’en demeure pas moins que ces mêmes ingrédients ne sauraient constituer la cause de ce que l’on appelle communément le « djihadisme », terme qui, soit dit en passant, devrait être manié avec précaution tant il consacre le postulat des fanatiques qui en s’autoproclament « djihadistes » et en incitant leurs propres ennemis à les affubler de ce qualificatif, s’accordent une sorte de respectabilité, en tout cas une légitimité, en se présentant comme des « combattants de la guerre sainte ». C’est là la définition du vocable « djihadistes ».

 

Or, nous semble-t-il, cette facilité sémantique est dangereuse puisqu’elle incite à accorder, à travers une telle communication, un statut de « combattants » à de vulgaires criminels qui ne reconnaissent ni respectent aucune des règles internationales. C’est d’autant plus dangereux que cette approximation sémantique valide le principe de l’existence d’une « guerre sainte ». Existe-t-il vraiment une guerre qui soit « sainte », en d’autres termes d’inspiration divine ? Qui pourrait valider une telle chose, sinon un esprit illuminé ? Ceci pour la sémantique.

 

La nébuleuse terroriste se justifie en s’inscrivant dans une logique défensive et en invoquant l’histoire coloniale des pays occidentaux

 

Par ailleurs, il faut rappeler que pour légitimer ou, à tout le moins, pour justifier ses actions meurtrières et barbares, la nébuleuse terroriste a besoin de tous ses relais médiatiques qui, depuis plusieurs décennies, banalisent l’acte criminel des terroristes islamistes en soutenant une théorie complètement surréaliste et ce, en affirmant en substance que ce terrorisme serait la conséquence directe d’une politique occidentale faite de mépris, d’injustice et de spoliation, convoquant au passage tous les éléments historiques susceptibles de conforter cette théorie. Au premier chef desquelles, la colonisation. Il est nécessaire de préciser également que la pensée salafiste qui prône la guerre a besoin de tordre la réalité pour inscrire l’action dite « djihadiste » dans une logique « défensive » et non pas dans une logique « offensive »[1]. Ce choix est stratégique, car il permet, selon les recommandations de la doctrine salafiste, de mobiliser davantage de « combattants ».

 

En effet, ce « djihad », considéré comme une guerre de « légitime défense », consiste, selon la même doctrine, à pousser toute puissance non musulmane à quitter un territoire considéré comme musulman. Et le salafisme considère que c’est là un engagement « obligatoire pour tous les musulmans ». Cette « obligation » est appelée « Fard Ayn ». A titre d’exemple, selon la doctrine dite « djihadiste », la présence à la tête de l’Etat irakien d’un gouvernement composé de chiites est considérée comme une « occupation » qui nécessite la « guerre sainte ». De même pour tous les pays composés majoritairement de musulmans qui seraient régis par des lois autres que celles édictées par la charia.

 

Les trois piliers du discours terroriste : diabolisation de la démocratie, auto-victimisation, déshumanisation du non-islamiste

 

Dans cette même logique et pour frapper les esprits les plus fragiles et donc pour endoctriner et recruter, la nébuleuse terroriste a besoin, par ailleurs, de diaboliser les systèmes démocratiques. D’ailleurs, on  voit bien que cette approche a donné quelques résultats puisque des jeunes issus de sociétés démocratiques arrivent à idéaliser un système totalitaire, liberticide et théocratique et à fantasmer la cité régie par la charia et ses interprétations les plus barbares. Voilà en somme, les trois principaux points qui forment aujourd’hui le discours de la nébuleuse terroriste : la diabolisation du système (et des valeurs) démocratique(s) ; l’auto-victimisation pour laisser croire que les occidentaux seraient en guerre contre l’islam ; la déshumanisation du citoyen non islamiste afin d’user à son endroit d’une barbarie sans limite dans le but de frapper les esprits et de terroriser les sociétés occidentales et de galvaniser les foules les plus attentives aux discours des fanatiques.

 

Pour revenir à notre sujet, plusieurs éléments objectifs nous incitent à insister sur des faits historiques et tenter ainsi de déconstruire une idée reçue, parmi d’autres, qui continue d’être distillée comme un fait indiscutable. Celle qui prétend que le terrorisme islamiste serait une réaction, voire un acte défensif face aux politiques menées par l’Occident.

 

La pensée « djihadiste » a toujours gangrené le monde arabe

 

Il convient donc de rappeler que la pensée dite « djihadiste » est une tumeur qui a toujours gangrené le monde musulman. Elle n’est, loin s’en faut, ni la conséquence de la politique de Washington, ni le résultat de la misère et de la pauvreté. Elle est d’essence idéologique. D’ailleurs, cette pensée dite « djihadiste » est née avant la découverte de l’Amérique et bien avant l’édification des Etats-Unis. Serait-ce utile de préciser que l’un des plus importants théoriciens du djihad et dont les travaux continuent de faire référence, dans les milieux extrémistes, a pour nom Ibn Taymiyya[2]. Il estimait, en son temps, que le djihad « est le meilleur acte volontaire qu’un homme puisse accomplir ». Pour cette référence du salafisme djihadiste « tous les savants s’accordent sur le fait qu’il est meilleur que le Hajj (grand pèlerinage) et la ‘Oumra (petit pèlerinage), que la prière bénévole et que le jeûne bénévole… »[3]

 

Après lui, d’autres idéologues de la barbarie se succédèrent et reprirent des thèses identiques dont Ibn El-Qayyim El-Jawziyya[4]. Mais le plus illustre d’entre eux fut incontestablement Mohammed Ibn Abdelwaheb, co-fondateur de l’Arabie Saoudite et initiateur de la fameuse doctrine wahhabite qui continue de cimenter ce royaume totalement préfabriqué. S’il fallait trouver un tort aux Etats-Unis, ce serait son aveuglement et surtout son incapacité à voir, dès l’époque Reagan, la dangerosité du mouvement islamiste dans son ensemble et à anticiper une riposte efficace. Le monde occidental, l’Amérique en tête, a toujours cru bon d’opposer la pensée islamiste, tantôt aux nationalistes arabes, tantôt aux communistes. Par suffisance, par fainéantise ou tout simplement en raison de l’assurance née du statut de « super-puissance » les grands dirigeants de la planète et leurs nombreux conseillers ne se sont jamais donnés la peine d’explorer sérieusement le dogme islamiste. On a longtemps considéré que le terrorisme islamiste ne pouvait représenter qu’une menace mineure et qu’il était, avant tout, l’illustration d’une contradiction au sein des sociétés musulmanes. Une série d’erreurs d’appréciations que l’Occident continuera de payer durant encore quelques années.

 

 * Les titres ont été ajoutés par la rédaction.

[1] Il existe, selon la doctrine salafiste, deux types de djihad, le « djihad offensif » (appelé djihad ettaleb) et le « djihad défensif » (appelé djihad errad).

[2] Ibn Taymiyya (1263 – 1328) est généralement présenté comme un « théologien ». Ayant vécu entre les 13e et 14e siècle, il appartenait à l’école hanbalite. Il est le théoricien d’un islam très rigoriste, voire extrémiste qui accorde une importance fondamentale à la notion du djihad.

[3] Plusieurs livres y font allusion.

[4]Ibn El-Qayyim El-Jawziyya est né à Damas en 1292. Il fut l’élève d’Ibn Taymiyya et sera, lui aussi, un autre idéologue du djihad. Il est mort en 1350.

 

 

http://www.memri.fr/2014/11/03/le-djihadisme-en-quelques-reperes-1ere-partie/

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