Les idéologues de longue date du mouvement salafiste au Maroc changent de discours, mais certains doutent de la sincérité de ce revirement.

 

[Mohamed Saadouni] Les prêcheurs salafistes Abou Hafs (à gauche), Omar Hadouchi (au centre) et Hassan Kettani (à droite) renoncent à la violence et appellent au compromis.

[Mohamed Saadouni] Les prêcheurs salafistes Abou Hafs (à gauche), Omar Hadouchi (au centre) et Hassan Kettani (à droite) renoncent à la violence et appellent au compromis.

Le récent retour des salafistes marocains sur la scène publique relance le débat sur la façon dont les anciens prisonniers peuvent inciter les autres à renoncer à leurs idées extrémistes.

Lundi 14 mai dans la soirée, les prêcheurs radicaux marocains Hassan Kettani et Omar Hadouchi ont été arrêtés à l'aéroport de Tunis-Carthage, se voyant refuser l'entrée sur le territoire tunisien, où ils avaient été invités par "Dar Assalam" ("Maison de la paix") à Bizerte pour une série de conférences sur la science islamique et pour participer à une conférence sur la charia, le 20 mai à Kairouan.

Malgré le refus des autorités tunisiennes de laisser ces anciens prisonniers entrer dans le pays, ces deux prêcheurs radicaux ont été très clairs dans leur rejet de l'extrémisme.

"Le Maroc a choisi d'entreprendre des réformes, pour empêcher les horreurs et les tragédies auxquelles on a pu assister dans d'autres pays arabes", avait déclaré Kettani à sa sortie de prison en février dernier, après avoir bénéficié d'une grâce royale à l'occasion du Mouled.

"Tout changement ne sera possible que par le biais d'une réconciliation nationale exhaustive", avait ajouté Kettani, qui purgeait une peine de vingt ans de prison pour avoir été l'un des instigateurs des attentats suicides de 2003 à Casablanca.

Pour de nombreux Marocains, ces propos indiquent qu'une nouvelle page s'ouvre entre les salafistes et le gouvernement.

"L'Etat tend une branche d'olivier... aux prisonniers qui ont prouvé et manifesté leur volonté d'apporter une contribution positive à la société et de rejetter l'extrémisme", a déclaré le ministre de la Justice Mustafa Ramid après cette grâce.

L'hiver dernier, l'érudit religieux marocain Mohamed Abdelouahab Rafiki, connu sous le pseudonyme d'Abou Hafs, avait lui aussi bénéficié d'une grâce. Comme Kattani, il purgeait une peine de vingt ans de prison en liaison avec les attentats meurtriers de Casablanca.

Idéologue de longue date du mouvement djihadiste, Rafiki faisait parti des premiers Marocains à avoir été envoyés en Afghanistan pour y combattre l'armée soviétique. A son retour au Maroc, il avait lancé une campagne de promotion d'idées religieuses fondées sur le wahhabisme.

Il avait également été nommé en tête d'une liste de prisonniers qu'al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) espérait échanger contre trois travailleurs humanitaires espagnols détenus au Mali.

Dans un entretien exclusif avec Magharebia à Casablanca, Rafiki a insisté sur le fait qu'en sa qualité de prêcheur, il a toujours appelé à la modération.

"L'extrémisme est similaire à la décadence morale, car tous deux détruisent les sociétés, retardent les réformes et empêchent d'atteindre les objectifs fixés", affirme-t-il aujourd'hui.

Rafiki a été le premier prisonnier marocain de haut rang à apporter son soutien à la révision idéologique du Groupe islamique combattant libyen (GICL) en 2010.

Ce document, connu comme la "Révision du GICL" était d'un genre entièrement nouveau. C'était en effet la première fois qu'une organisation connue pour ses liens avec al-Qaida dénonçait publiquement l'organisation terroriste pour ses "bombardements sans discrimination" et pour "meurtres de civils".

Après la publication de cette révision du GICL, Rafiki a émis une déclaration depuis sa prison pour saluer ce document libyen et demander que des copies en soient distribuées à ses co-détenus de la Salafia Jihadia. Ses propos saluant le rejet d'al-Qaida par le GICL ont été largement diffusés sur les sites web djihadistes.

[File] Le sheikh djihadiste Hassan Kettani fait partie des nombreux prisonniers marocains qui ont obtenu leur pardon après avoir publiquement renoncé au terrorisme. La Tunisie lui a cependant refusé le droit d'entrer sur son territoire le 14 mai.

[File] Le sheikh djihadiste Hassan Kettani fait partie des nombreux prisonniers marocains qui ont obtenu leur pardon après avoir publiquement renoncé au terrorisme. La Tunisie lui a cependant refusé le droit d'entrer sur son territoire le 14 mai.

Les prisonniers salafistes marocains qui souhaitent publier des révisions idéologiques doivent accepter un certain nombre de conditions : "le renoncement à la violence", "la reconnaissance de la monarchie" et "l'absence de toute propagande en faveur d'une idéologie djihadiste étrangère".

"Je suis toujours favorable aux révisions, à la rationalisation ou aux corrections, quelle que soit la manière dont vous les appelez", a expliqué Rafiki à Magharebia.

Les révisions idéologiques "sont un devoir intellectuel, rationnel et moral basé sur la charia pour l'individu, l'institution, le mouvement, le groupe, l'organisation et le courant", a-t-il affirmé. "Elles sont aussi nécessaires pour les réformes et le renouveau."

"Je procède deux fois par jour à une révision de mes idées, de mes concepts et de mes attitudes", indique-t-il. "Je n'éprouve aucune honte à admettre mes erreurs et à revenir sur elles si je m'aperçois que je me suis trompé."

Et cet ancien prisonnier d'ajouter : "Donner la priorité à l'arrogance et revendiquer un monopole sur la vérité sont des obstacles au progrès et aux ambitions."

Les révisions varient autant que leurs auteurs, souligne Rafiki. "Si des groupes armés en Egypte, en Libye, en Algérie, en Mauritanie, en Arabie saoudite et au Yémen indiquaient renoncer à l'action armée, cela serait leur décision et cela les engagerait eux seuls", explique le sheikh.

"Ceci en raison du fait qu'il s'agissait là de groupes organisés qui ont porté les armes, ont lutté contre le régime, ont tué et ont été tués, avant de s'apercevoir que cette ligne était futile et illégitime." Le Maroc, affirme-t-il, est entièrement différent.

"Je n'ai jamais cru en l'action armée, n'y ai jamais incité, et ne l'ai jamais considérée comme un moyen de changement", poursuit Rafiki. "Je n'ai jamais accusé les Musulmans de kufr, ni déserté leurs mosquées ou leurs institutions, et n'ai jamais appelé à déstabiliser le régime ou à le renverser."

Les extrémistes disposent aujourd'hui de nouveaux outils, met-il en garde, soulignant le fait que l'internet, exempt de tout contrôle ou de toute interaction, peut être utilisé à des fins d'endoctrinement. Il reste une place pour les prêcheurs, affirme-t-il.

"Les intellectuels religieux peuvent guider les jeunes sur la bonne voie et les empêcher de tomber dans les déviances", souligne-t-il.

Il est dans l'intérêt de l'Etat d'encourager les prisonniers à entreprendre des révisions idéologiques, et à faciliter leur libération et leur réinsertion dans la communauté, a expliqué à Magharebia Mountassir Hamada, chercheur spécialisé sur les groupes islamiques.

Il se dit particulièrement inquiet de la très mauvaise situation financière des familles des salafistes emprisonnés.

"Leurs femmes sont souvent obligées de mendier ou de vendre ce qui leur appartient. Dans de nombreux cas, elles emmènent leurs enfants avec elles", souligne-t-il. "Cela ne fait qu'aggraver les tensions sociales et alimenter le discours des extrémistes."

Pour réunir les familles et faciliter la réinsertion des prisonniers politiques, souligne Hamada, les oulémas doivent encourager ces révisions.

"Ce qu'il faut maintenant, c'est faire appel à ces intellectuels religieux pour accélérer la résolution des cas de ces prisonniers, de manière à pouvoir s'attacher aux grandes réformes que doit entreprendre le pays au lendemain du Printemps arabe", poursuit-il.

Il est possible de répondre à toute question concernant la validité des révisions idéologiques en comparant les positions des sheikhs djihadistes marocains il y a plusieurs années et celles de ces mêmes sheikhs aujourd'hui, explique Hamada.

"Cette comparaison montre que de grands progrès ont été faits et souligne une tendance en faveur de l'expression de positions plus modérées", ajoute-t-il.

Un exemple en est celui de Hassan Khattab, condamné en 2008 pour avoir dirigé la cellule terroriste "Ansar al-Mahdi" et qui purge actuellement une peine de trente ans de prison. Il dirige un mouvement au sein des détenus de la Salafia Jihadia visant à dénoncer les tendances extrémistes du mouvement.

Par Mohamed Saadouni /http://www.magharebia.com/cocoon/awi/xhtml1/fr/features/awi/reportage/2012/05/18/reportage-01

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