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La critique, activité en réalité noble et exigeante par excellence, s’est peu à peu dégradée en une sorte de simple dénonciation – délation, facile et méprisante, voire haineuse. Cela est assez fréquent aussi bien dans les sciences sociales que dans le journalisme.
Depuis quelques années, l’analyse dite critique a trop souvent pris l’allure du fameux «politiquement correct», cette forme de prêt-à-penser qui se voudrait critique mais qui ne l’est guère. Il nous faut donc urgemment une critique des «critiques», une critique des pseudo-critiques engoncés dans le corset des multiples formes de l’actuelle bien-pensance envahissante. Cette nouvelle tâche est plus rude qu’il n’y paraît: plus une analyse devient simple, simpliste et caricaturale, plus elle devient arrogante et prétentieuse.
Du poste glorieux et facile d’attaquant, ces pseudo-critiques sont maintenant eux-mêmes critiqués et attaqués, ce qui est bien sûr une position nettement moins agréable. D’où la construction d’une parade, dont une des formes consiste à prétendre que le politiquement incorrect est devenu le nouveau politiquement correct!
Une rage dénigrante
Une dès règles de base de toute analyse simpliste, que ce soit en politique, dans le journalisme ou en sciences sociales, consiste en effet à tenter de dénigrer, de ridiculiser, d’intimider, de culpabiliser ceux qui pensent tout simplement autrement, ceux qui ne se contentent pas de se conformer à la bien-pensance ambiante. Pourquoi cette rage dénigrante ? Parce que ceux qui essaient de penser autrement, en fait de penser tout simplement- sont une vraie menace pour cette bien-pensance, et cela en dévoilant la nature profonde de cette dernière. Cette indigence de la pensée, doublée d’arrogance, possède néanmoins, encore et toujours, une faculté d’intimidation étonnante. La bataille des idées dans une telle situation, est nécessairement rude; si la bien-pensance est aussi tenace c’est parce que c’est sa propre vie qui est en jeu.
C’est toujours la disqualification qui est recherché («de droite», «réactionnaire»), etc.… Le must de cette nouvelle tentative de disqualification-diabolisation résident dans l’expression «droitisation des esprits».
 
Ne pas se laisser intimider
Il nous faut savoir laisser braire et continuer sans relâche à réfléchir et à analyser de manière aussi libre et indépendante que possible. C’est cela la vraie pensée critique. Veiller à ne pas travestir et pervertir la vérité au nom de l’idéologie. Personne ne détient la vérité, la vérité absolue, surtout en matière d’analyse des problèmes brûlants et controversés de nos sociétés, mais cela n’empêche pas de se fixer comme objectif une vérité approchée, progressive, difficile à atteindre, et surtout à défendre contre la bien-pensance ronronnante, tout en sachant que la vérité définitive est inatteignable dans les domaines sociaux et politiques.
Il est vrai que la bien-pensance a des côtés agréables, car penser, analyser, rechercher, comparer, approfondir… sont des opérations qui prennent du temps, qui sont exigeantes et coûteuses. Approuver, en revanche, le politiquement correct, paraître par exemple inconditionnellement «ouvert», «progressiste», «généreux», «béatement antiraciste», tolérant jusqu`à plus soif, est si facile et très simple , verbalement en tout cas. C’est si gratifiant et valorisant qu’il est difficile d’y résister. D’autant plus lorsque la moindre nuance dans l’analyse comporte le risque d’opprobre généralisé.
 
Vingt ans pour en arriver là ?
Il faut vraiment être «blindé» et très déterminé pour nager à contre-courant. Une question cependant: à quoi bon entreprendre jusqu’à 20 ans d’études pour finalement embrasser le dernier prêt-à-penser ou sottisier venu ? Ou courir après celui qui gueule le plus fort au coin de la rue? Il est frappant de constater à quel point les facultés analytiques peuvent facilement se dégrader en affirmations idéologiques et devenir un ersatz de pensée.
Une analyse, digne de ce nom, de problèmes politiques aussi brûlants que l’immigration, l’asile, les violences urbaines, l’insécurité, les « casseurs », devrait se distinguer par l’impossibilité de la taxer immédiatement comme étant de «gauche» ou de «droite»; elle devrait se distinguer par sa puissance et sa capacité à faire comprendre de manière plus complète et complexe de tels problèmes; par le fait, qu’une telle compréhension plus fondamentale, laisserait déjà entrevoir un univers de possibles, des éléments de solution.
Ce qu’il nous faut, ce n’est pas une contre-pensée caricaturale, «de droite» par exemple, mais une véritable bataille des idées, sans tabous, une bataille riche, fondamentale, approfondie, contradictoire, à la hauteur de l’immensité, de la complexité et de l’urgence des problèmes qui menacent l’équilibre même de nos sociétés.
L’esprit de recherche
L’esprit de recherche ne se laisse pas intimider par la bien-pensance ambiante et le politiquement correct qui nous amènent toujours à nous demander ce qu’il faut dire ou écrire pour recueillir l’approbation de nos collègues et de ceux qui pensent comme nous. Dès que l’on se pose ce genre de questions, on n’est plus libre, on devient hésitant; notre capacité d’analyse, de faire ressortir des aspects et éclairages nouveaux, est alors inhibée. Etonnant phénomène que cet effort d’automutilation volontaire. La peur d’être critiqué ou dénigré est une chose, mais le pire réside dans les effets pervers qu’elle produit: les publics auxquels on s’adresse sentent ce phénomène et perdent confiance dans les médias et les sciences sociales qu’ils soupçonnent alors de vérité distordue et arrangée idéologiquement. Cela ne peut engendrer que doute et perte de crédibilité.
 
En quoi consiste encore cet esprit de recherche? Il peut sembler naïf ou élémentaire de vouloir énumérer quelques-unes des qualités et compétences nécessaires. L’opération mérite d’être tentée, sans prétention à l’exhaustivité. L’esprit de recherche s’oppose en premier lieu à l’état d’esprit idéologique et nécessite des qualités parmi les plus contradictoires. Même si elles sont censées être largement connues je m’en répète constamment quelques-unes à moi-même: à la fois la rigueur, exactitude et précision dans la vérification; rapidité pour saisir les idées les plus audacieuses et longue patience dans leur élaboration; capacité d’analyse détaillée et de synthèse; esprit positif de soumission aux faits et aptitude au doute et à la critique, capacité à exploiter la fécondité de l’erreur; les progrès de la connaissance contredisent les inerties des représentations stéréotypées; l’esprit de libre examen, d’indépendance; l’imagination, l’audace, l’originalité, l’inventivité, la curiosité, la créativité, le travail prolongé , approfondi et souvent solitaire, etc…
Ces qualités devraient être présentes aussi bien dans les sciences sociales que dans le journalisme. Ces deux domaines professionnels, qui cherchent tous deux à mieux comprendre et à expliquer les réalités sociales, culturelles et politiques, pourraient d’ailleurs collaborer bien davantage afin d’apporter encore plus de connaissances et de propositions de solutions aux gigantesques problèmes de nos sociétés actuelles.
 
La possession idéologique
Pour mieux débusquer l’état d’esprit idéologique, le contraire de l’esprit de recherche, nombre d’auteurs ont opposé science et idéologie. Tentons un résumé de ces différences en tenant compte des contributions de tout un ensemble d’auteurs sans pouvoir citer ici tout ce qui est dû à chacun d’eux.
Essentielle pour le scientifique, la vérification est une préoccupation étrangère à l’idéologie; l’idéologie est certitude, affirmative, apodictique; les principes de base d’une idéologie sont et doivent être hors de portée de la vérification. Le problème de la vérification ne se pose même pas.
Le poser reviendrait à faire apparaître l’idéologie en tant qu’idéologie; si la science procède par tâtonnements, l’idéologie affirme et nie de façon absolue; le doute lui est étranger ; Aux multiples nuances, réserves et précautions de la science, l’idéologie oppose la simplicité et la systématicité, aux faits l’évidence et le bon sens, aux aspects contradictoires de la réalité la cohérence, à la précision la généralité, au contrôle la répétition de certitudes premières, au langage froid de la science des mots évocateurs et des notions fortement chargées du point de vue affectif; le langage idéologique est connotatif et non analytique; les mots sont évocateurs, figuratifs, suggestifs, prestigieux, émotionnels; le caractère sacré et l’aspect moral en sont deux autres traits; si la science affronte l’inconnu, l’idéologie le réduit; l’idéologie fonctionne suivant le schéma du juste et du faux, du Bien et du Mal, du Même et de l’Autre; l’Autre étant nécessairement inférieur, voire immoral. L’aspect moral d’une idéologie permet à la fois de louer et de condamner; l’idéologie dépasse et transcende la réalité. Elle relève également du domaine de l’imaginaire.
Si l’idéologie a un impact aussi puissant et peut entraîner des adhésions aussi totales, fanatiques, c’est précisément parce qu’elle touche à tous les aspects de la vie des individus et des groupes.
 
 
Des ténèbres de l’idéologie à la vérité approchée
Il n’y a pas d’un côté LA Vérité, LA Science et de l’autre les ténèbres de l’idéologie. La vérité ne peut être qu’approchée. Elle devient une préoccupation constante, la ligne de mire, même s’il n’y a pas de vérité absolue. Autre idée guide: traquer systématiquement l’état d’esprit idéologique afin d’en être plus conscient et mieux armé pour lutter contre cette déformation si tentante.
L’esprit de recherche et l’esprit idéologique ne constituent pas pour autant deux univers incommensurables, totalement étanches l’un à l’autre.
But visé: chercher à les séparer le plus possible. Un tel effort ne suppose pas un style terne, aseptisé, rébarbatif, ennuyeux et décharné. Il n’interdit pas non plus un point de vue, une prise de position. On doit pouvoir être mû par l’esprit de recherche et réussir néanmoins à être intéressant, vivant et passionnant.
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