Alors qu’il devient de plus en plus clair que bien des islamistes étrangers se battent dans les rangs d’une rébellion qui se radicalise progressivement, les chrétiens de Syrie sont de plus en plus méfiants à l’encontre de ces insurgés dans lesquels ils ne se reconnaissent pas. Et surtout, ils craignent pour leur vie.

Photo Freedom House
 

La Syrie : nouvel Irak pour les chrétiens ?

« Nous avons vu ce qui est arrivé aux chrétiens en Irak. » nous confie Abou George, un chrétien du quartier d’Aziza, à Alep. « Ce qui se passe à Alep, ce n’est pas une révolution populaire pour la démocratie et la liberté. Les combattants de la soi-disant Armée Syrienne Libre ne sont rien d’autre que des sunnites radicaux qui veulent un Etat islamique. »
Si ce commerçant d’une trentaine d’années n’a pas encore été menacé directement par les rebelles, il craint que les chrétiens ne subissent le scénario irakien et ne payent par leur sang les tensions communautaires. Depuis 2003, date de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et ses alliés, le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU estime que plus de la moitié des 1,4 millions de chrétiens alors présents dans le pays se sont réfugiés à l’étranger, épuisés et saignés par une décennie d’attentats, d’enlèvements et de meurtres dirigés contre eux.

Les insurgés, des sunnites radicaux et islamistes ?

Le sort de leurs coreligionnaires irakiens inquiète les 2 millions de chrétiens qui vivent en Syrie et qui représentent 10% de la population. La peur de subir ce genre de persécutions les poussent à soutenir le régime laïque du parti Baas de Bachar al-Assad, qui se présente comme le défenseur des minorités.
Maintenant que la Syrie s’enfonce de plus en plus dans la guerre civile et que le régime lutte pour sa survie et semble reculer, si l’on en croit l’OSDH, Abou George et les chrétiens craignent les représailles et la répression, déjà entamées dans plusieurs régions sous le contrôle des insurgés et causées par leur refus de soutenir une rébellion qu'ils considèrent comme néfaste.
Les chrétiens craignent de subir le sort de leurs coreligionnaires irakiens - DR
 

Le combat pour l'établissement d'un califat islamique

A Kseir, une ville de 60 000 habitants située au Sud-Ouest de la fameuse Homs, assiégée depuis au moins 7 mois par les forces gouvernementales, les mosquées ont récemment exigé que les chrétiens, au nombre de 10 000, quittent la ville. La rupture du vivre-ensemble communautaire est liée à deux facteurs : la radicalisation croissante des insurgés sunnites conjuguée à la croyance de plus en plus répandue que les chrétiens sont des agents du gouvernement.
La ville, située à seulement 16 kilomètres de la frontière libanaise, grouille de combattants sunnites radicalisés, qui n’hésitent pas pour certains à déclarer qu’ils sont des moudjahidines dont la priorité n’est pas tant le renversement de Bachar al-Assad que l’établissement d’un califat islamique en lieu et place de la dictature laïque du Baas.
« Nous nous battons pour faire entendre la parole d’Allah. » nous déclare ainsi Abou Salem, un combattant de 29 ans originaire de la ville et actuellement en convalescence dans le no man’s land situé entre la vallée libanaise du Bekaa et la Syrie.
La longue barbe de plus en plus présente chez les rebelles - DR
 
Au loin, on entend des explosions. L’homme, un ancien cimentier, nous montre sur son téléphone des photos d’Oussama Ben Laden et des vidéos du Front Al Nusra, un groupe djihadiste qui revendique plusieurs des attentats qui frappent Damas depuis janvier. Il poursuit : « Le renversement du régime sera la première étape vers l’établissement d’un califat islamique. La Syrie doit adopter la Charia. »
Le combattant nous confie que son groupe, la Brigade Moudjahidine, est dirigé par un Syrien qui a combattu les Américains à Falloujah. Cet homme reçoit régulièrement de l’argent d’expatriés syriens établis dans le très rigoriste Golfe arabique. Les versements sont accompagnés de mots, lesquels se concluent par un salut traditionnel dans les plus radicaux des milieux salafistes. Si ses dires sont impossibles à vérifier, il ne fait aucun doute que les combattants insurgés de Kseir se sont considérablement radicalisés.

La transformation de l'Armée Syrienne Libre

Abou Ali, un officier des renseignements syriens qui a rejoint les rebelles, avait ainsi été suivi régulièrement par Global Post-JOL Press depuis Novembre dernier. Il était alors un officier de l’ASL, qui avait déserté après qu’on lui ait prétendument ordonné de tirer sur des civils. Aujourd’hui, il est le commandant de la Brigade Wadi de Kseir, l’un des plus puissants groupes rebelles de la ville.
Au fil des entretiens tenus via Skype, le combattant a exprimé des points de vue de plus en plus radicaux et fondamentalistes. Par exemple, il appelait auparavant à une intervention internationale pour aider l’ASL. Maintenant, il prévient que toute troupe étrangère présente en Syrie deviendrait pour ses hommes une cible prioritaire, « avant même les soldats de Bachar. »
Qui dirige l'ASL ? - DR
 
Blessé deux fois par des éclats d’obus depuis sa désertion, il a également laissé pousser sa barbe et a dernièrement critiqué le journaliste, musulman, qui l’interrogeait en fumant. Pour lui, il est impensable qu’un musulman puisse fumer durant une période qu’il désigne comme étant une « guerre sainte ». L’homme, enfin, s’est réjoui de l’appel des mosquées enjoignant les chrétiens à quitter la ville. Pour lui, ce sont des traîtres qui collaborent avec le régime.

Les persécutions commencent, tandis que le régime arme les chrétiens

Tandis qu’il interrogeait des habitants de Kseir, un reporter du Wall Street Journal a découvert un véritable cercle vicieux d’enlèvements et de meurtres entre les familles sunnites et chrétiennes de la ville. La motivation de ces actes reste évidemment la croyance, réelle ou non, que les chrétiens sont au service du régime. Si certains ripostent, la plupart de ces derniers ont maintenant quitté la ville et se sont réfugiés au Nord avec des tentes de fortune, dans la vallée du Bekaa.
« Je travaillais comme conseillère juridique et maintenant je vis ici, au Liban, comme une mendiante. » Voilà le triste sort de Marta, une chrétienne dont la maison aurait été saccagée par des insurgés qui auraient également kidnappé son mari.
Les bandes armées font régner la terreur parmi les chrétiens. A Alep, Abou George nous dit que les officiels du Baas ont distribué pistolets et fusils d’assaut aux chrétiens d’Aziza en fin d’année dernière, pour qu’ils puissent se défendre au cas où. Mais durant la majeure partie de l’insurrection, la capitale économique du pays est restée en grande partie à l’abri des violences.
A Homs, l'armée aurait été confrontée à des insurgés prenant des chrétiens en otage - DR (image issue d'un groupe pro-régime)
 
Aujourd’hui, cependant, l’emprise du gouvernement sur Alep est plus ténue, et Abou George s’inquiète pour sa communauté : « Les rebelles ont pris le poste de police de Midane, juste à côté de nos quartiers. Il n’y a plus de police maintenant, comment est-on censé vivre ? Et à la télé, on voit tous ces barbus hurler 'Allah est grand !' etappeler au djihad. On a le droit de se défendre ! »
A Alep, le nombre exact de chrétiens n’est pas connu, mais on estime qu’ils sont entre 100 000 et 250 000 individus sur trois millions d’habitants.

L'islamisme syrien n'est pas nécessairement radical

Toutefois, tous les rebelles, même islamistes, ne veulent pas nécessairement la mort des chrétiens. Nous avons par exemple rencontré Abou Omar al-Halaby, un commerçant comme Abou George, mais sunnite pour sa part, et surtout, combattant rebelle, appartenant à la Brigade de l’Unification. Cette brigade est l’un des groupes retranché dans le quartier de Saladin, qui serait en cours de reconquête par l’armée depuis quelques jours.
Le rebelle nous explique que son unité évite consciemment de manœuvrer dans les quartiers chrétiens pour ne pas attiser les tensions communautaires. Que l’intention du groupe soit bienveillante, ou simplement motivée par la crainte d’être opposé à des milices d’autodéfense chrétienne en plus de l’armée, elle est néanmoins bien présente.
L’homme déclare que son groupe est « très soucieux de la sécurité des civils, et cherche à les déplacer en lieu sûr. » Lui, ne semble pas chercher à établir un califat islamiste en Syrie. « Tout ce que je veux, c’est la liberté d’aller à la mosquée, de porter une longue barbe et de faire mes devoirs islamiques. »
Il n'y a pas qu'un islamisme - Photo Freedom House
 
C’est le souvenir de son père, emprisonné pour motif religieux sous le régime d’Hafez al-Assad, le père du président syrien, qui le motive : « Mon père a passé 15 ans en prison simplement parce que quelqu’un qui le haïssait l’a accusé dans une lettre adressée aux services de sécurité d’être un Frère musulman. Il ne l’était pas, il passait juste du temps à la mosquée. Ce bout de papier l’a emmené loin de nous. Et trois mois après avoir été libéré, il est mort. »
Abou Omar al-Halaby ne semble pas être le portrait craché d’un djihadiste fondamentaliste et apparaît plutôt modéré. Seulement voilà, l’homme est syrien, ce qui est très loin d’être le cas de l’ensemble des combattants insurgés.

La rébellion syrienne est-elle vraiment syrienne ?

Car la rébellion syrienne est de plus en plus gangrénée par des combattants étrangers, certains ayant par ailleurs une longue expérience en matière de guerre sainte, expérience éprouvée en Irak, en Afghanistan ou encore au Yémen.
La semaine dernière, deux photographes, un Néerlandais et un Britannique, ont été libérés par des rebelles qui les détenaient dans un camp d’entraînement du Nord de la Syrie. Les ravisseurs étaient tout au plus une centaine, et se sont révélés être des combattants étrangers. Jeroen Oerlemans, le photographe néerlandais, a témoigné en ces termes au New York Times :
« Il n’y avait que des djihadistes venus d’ailleurs, je ne pense pas qu’il y avait un seul Syrien parmi eux. […] Toute la journée ils nous parlaient du Coran, de la façon dont ils allaient imposer la Charia en Syrie. Ils ne faisaient pas partie d’Al-Qaida à mon avis, ils avaient trop l’air d’amateurs. Mais ils nous ont dit : 'On ne fait pas partie d’Al-Qaida. Mais Al-Qaida est en route.'»
Le drapeau noir du djihad, omniprésent en Syrie - Photo Freedom House
 
Nous avons interrogé Abou Sadik, un rebelle assigné à la garde d’un poste frontière de Salama, près de la Turquie. Il admet que depuis que les insurgés se sont emparés de postes militaires tout le long des frontières turques et irakiennes, nombre de « combattants arabes étaient rentrés dans le pays pour [nous] aider à combattre le régime de Bachar. »

Un pacte avec le Diable : les alliances contre-nature des modérés

Une présence que le rebelle semble considérer comme un mal nécessaire : « Nous essayons de les garder à distance. On ne veut pas qu’ils nous salissent avec leurs idées radicales. Mais le régime fait bien appel à des combattants chiites venus d’Iran, du Liban, et ils ont des conseillers militaires russes. On a bien le droit de faire venir de l’aide de nations sunnites. »
Ces djihadistes vétérans et professionnels apportent, comme le montrait récemment le Guardian, une grande expérience militaire aux membres de l’ASL qui en manquent parfois cruellement. Toutefois, leur importance tactique et stratégique croissante au sein de l’inexpérimenté appareil militaire rebelle, combinée à leur intense travail de propagande sur les troupes, risque bien, à plus ou moins court terme, de faire définitivement passer l’insurrection syrienne dans l’escarcelle de l’islamisme radical. Si ce n’est pas déjà fait.
A cela, il faut ajouter que l’islamisation progressive de la rébellion pourrait bien pousser les Occidentaux, politiques et médias, à repenser leur bienveillance et leur soutien à l’égard des combattants insurgés.
Les stratèges modérés dépassés ? - DR
 
Abou Sadik conclut en accusant le régime d’être responsable de la radicalisation de l’opposition : « C’est le régime qui a déclaré la guerre contre les sunnites. La Syrie n’est pas l’Afghanistan, mais là, on a vraiment besoin de l’aide de n’importe qui. »
Assiégée dans ses quelques bastions, confrontée à une armée encore loin de se déliter, et handicapée par l’absence de soutien populaire unanime, la rébellion en est donc réduite à accepter l’aide « d’alliés » qui, à leur manière, veulent sa mort au moins autant que le régime qu’elle combat.
 
 
 
 
Global Post / Adaptation Charles El Meliani pour JOL Press
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