Un fossé générationnel se creuse chez les extrémistes religieux au Maghreb. Pour certains salafistes, l'heure est venue de faire leur entrée sur la scène politique.

 

[Raby Ould Idoumou] Une manifestante salafiste à Nouakchott brandit une banderole sur laquelle on peut lire "Non à la démocratie".

[Raby Ould Idoumou] Une manifestante salafiste à Nouakchott brandit une banderole sur laquelle on peut lire "Non à la démocratie".

Les salafistes s'efforcent de plus en plus de modifier le visage du Maghreb.

Le groupe Harakat Ansar al-Din (Mouvement des partisans de la religion), partisan de l'application de la sharia, s'est allié aux nationalistes touaregs dans leur conquête de plus de la moitié du territoire malien en l'espace de quelques jours seulement, le parti islamiste Ennahda a remporté les élections en Tunisie, les islamistes sont en passe de remporter le prochain scrutin en Algérie, et les extrémistes religieux sortent de l'ombre en Libye.

C'est maintenant au tour de la Mauritanie.

Les manifestations n'ont rien de nouveau dans ce pays. Mais le rassemblement organisé jeudi 29 mars à Nouakchott a marqué un tournant majeur dans la dynamique sociale et culturelle de la nation.

Cette fois en effet, ce ne sont ni les étudiants ni les militants de la société civile qui sont descendus dans les rues, mais des dizaines de femmes portant le niqab, notamment des femmes de terroristes, qui brandissaient des banderoles sur lesquelles on pouvait lire "Non à la démocratie !", "Non à la laïcité !" et "Oui à l'application de la sharia !"

Cette manifestation était la première organisée par les salafistes depuis que la Mauritanie a gagné son indépendance en 1960.

"Les salafistes veulent tirer parti de la situation résultant du Printemps arabe", souligne Hamady Ould Dah, spécialiste du terrorisme et expert en études stratégiques, ajoutant que les islamistes sont désormais implantés dans tout le Mali et que des voix extrémistes se font de plus en plus entendre en Tunisie et en Libye.

"Les salafistes bénéficient de la liberté d'expression", ajoute-t-il. "Ce faisant, ils s'en prennent à la démocratie et à la laïcité."

"Il convient de condamner ces appels en faveur de l'extrémisme, parce que si les salafistes accèdent au pouvoir, cela signifiera inévitablement moins de liberté", a expliqué cet analyste à Magharebia.

Selon le journaliste Mohammed Ould Sid al-Mokhtar, "cette manifestation a été la première apparition publique des salafistes, mais ce ne sera pas la dernière."

"Je pense qu'ils sont sur le point de faire leur entrée dans le champ politique", a-t-il expliqué. "Les salafistes sont en quête de gains politiques, et cette manifestation de femmes n'était destinée qu'à voir comment la rue les percevrait et comment le gouvernement lui-même allait réagir."

Les leaders salafistes en Mauritanie cherchent en effet à obtenir une licence de parti politique, a indiqué le site web d'information Essirage à la mi-février.

Les aînés de ce mouvement pousseraient à la création d'un parti politique, tandis que la plupart des jeunes salafistes continuent de rejeter la politique.

"Les dirigeants du courant bien établi au sein du mouvement salafiste mauritanien s'efforcent d'attirer les jeunes dans leur camp, favorable à la création d'un parti politique", indique ce site web, citant une source bien informée.

Avant une possible entrée sur la scène politique, les salafistes tentent de consolider leur place dans la société mauritanienne. C'est ainsi, par exemple, que le leader salafiste Ahmed Ould Heinna Ould Mawloud a condamné la violence prônée par al-Qaida, bien qu'il soit le beau-frère de Khadim Ould Semane, le leader d'Ansar Allah al-Mourabitoun, la branche mauritanienne d'al-Qaida.

Son empressement à dénoncer la tactique al-qaidienne montre que ce courant tente de s'implanter en politique, de manière à pouvoir appliquer la sharia dans tous les aspects de la vie politique, économique et sociale.

[AFP/STR] Les femmes salafistes, que l'on voit ici manifester à Rabat en 2010, sortent de l'ombre pour soutenir la sharia. Le 29 mars, elles ont organisé une manifestation à Nouakchott.

[AFP/STR] Les femmes salafistes, que l'on voit ici manifester à Rabat en 2010, sortent de l'ombre pour soutenir la sharia. Le 29 mars, elles ont organisé une manifestation à Nouakchott.

Les observateurs du Maghreb, à l'instar du professeur mauritanien Al Sayed Ould Abbah, tirent la sonnette d'alarme.

"En Libye, certains signes montrent clairement que les groupes salafistes armés souhaitent créer des entités indépendantes dans les régions orientales et centrales du pays", écrivait Ould Abbah dans le journal émirati al-Ittihad. "En Algérie, des inquiétudes manifestes se font jour sur le fait que les salafistes puissent sortir vainqueurs des prochaines élections."

Et Ould Abbah de poursuivre : "La mouvance islamique a généralement adopté le système doctrinal salafiste depuis les années 1960, l'époque durant laquelle un courant actif de la Fraternité salafiste est apparu."

"Nous assistons maintenant à une percée du champ islamique selon des tendances très différentes que l'on ne peut plus classer selon les standards communs", ajoute-t-il. "Il est clair que les contradictions se creusent entre les nouveaux modèles du salafisme et les partis islamiques qui tirent profit de la démocratie."   

"Les tendances salafistes elles-mêmes connaissent les mêmes lignes de rupture", conclut cet universitaire.

La désintégration de la marji'ya ("autorité religieuse") islamique unie nécessite une codification de la liberté d'expression et du débat face à ceux qui cherchent à imposer leurs doctrines, comme c'est le cas des groupes salafistes extrémistes.

Dans le même temps, les mosquées doivent être protégées contre la polarisation politique et doctrinale, de manière à préserver la paix et le pluralisme religieux.

Raby Ould Idoumou est un journaliste et spécialiste du terrorisme basé à Nouakchott. Il est également directeur de la communication de l'Association mauritanienne des droits de l'Homme (AMDH).

Ce contenu a été réalisé sous requête de Magharebia.com. Analyse par Raby Ould Idoumou pour Magharebia à Nouakchott – 06/03/12
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