Ennahda et les extrémistes, (dés)amour ?

Les salafistes sont de plus en plus présents en Tunisie, tandis que les islamistes d'Ennahda, au pouvoir, semblent laisser faire.

Plusieurs incidents impliquant des militants salafistes ont récemment émaillé le quotidien tunisien.

Plusieurs incidents impliquant des militants salafistes ont récemment émaillé le quotidien tunisien.© Hichem Borni / Sipa

"J'ai l'impression que les salafistes sont le bras armé d'Ennahda." Mondher, cheveux grisonnants, assure ne pas être opposé au parti islamiste. "Il faut leur laisser du temps." Mais ce père de deux filles, vivant à la Goulette, banlieue de Tunis, regrette leur silence face à la multiplication des agressions. Des inquiétudes partagées par une partie de la population tunisienne, qui a manifesté le 28 janvier pour défendre "ses libertés". Des milliers de Tunisiens sont descendus dans la rue pour dénoncer "le discours fondamentaliste extrémiste" et l'absence de décision politique, que ce soit de la part du gouvernement ou du mouvement islamique qui "laisse faire".

Au sein des manifestations, il n'était pas rare de voir battre les drapeaux du parti islamiste révolutionnaire, Hezb Et-Tahrir, et d'Ennahda, ensemble face à l'opposition. Pourtant, leur discours diverge. Au meeting d'Hezb Et-Tahrir, le 5 février, à Hammam Ghezaz, vers Kelibia, hommes et femmes sont séparés. Des gamins, portant des bandeaux noirs sur la tête, se faufilent entre les rangs. Le discours de Ridha Belhadj, porte-parole du mouvement en Tunisie, est entrecoupé d'"Allahou Akbar" scandé par les quelque 600 sympathisants présents.

Ce parti qui prône un retour au califat n'est pas autorisé en Tunisie et dit "ne plus être intéressé par la régularisation". "Certes, le meeting est illégal, reconnaît Ridha el-Henni, un sympathisant âgé de 60 ans. Mais personne ne peut nous en empêcher." "Et comment allez-vous faire pour instaurer le califat ?" interroge, avec véhémence, Jamel Najjar, le représentant d'Ennahda à Kelibia, avant que son micro ne soit arraché par le porte-parole. "Je ne veux pas que les gens croient qu'Ennahda est contre Et-Tahrir", déplore ce dernier après une altercation mouvementée entre les deux hommes.

"Ennahda est au pouvoir et joue le jeu du système international, avec les Américains. Ce n'est pas la bonne voie pour la nation. On surveille ce qu'ils font", a déclaré le porte-parole de ce parti au discours anticolonialiste. "On a beaucoup de points communs et de divergences avec Ennahda. Notre programme à nous est extrait à 100 % de l'islam", souligne Imed, dont des membres de sa famille sont "salafistes et d'autres membres d'Ennahda".

Laisser-faire

"Ennahda ne dit ni oui ni non à notre action. Le parti n'a pas de position claire. (...) Mais ni Moncef Marzouki [le président de la République, NDLR], ni Hamadi Jebali [le chef du gouvernement, NDLR], ni le gouvernement ne nous ont interdit quoi que ce soit." Dans son pick-up, garé sur la corniche de la Marsa, banlieue huppée de Tunis, Adel El-Almi, tel un sage, réfute l'appellation "salafiste" : "Nul ne peut être salafiste à 100 %. On ne fait que s'en rapprocher." Pour ce courant qui s'inspire des salafistes, les compagnons du prophète, seul un retour aux sources de l'islam peut être salvateur pour la société.

"Les petites choses comme l'alcool et le port du hijab ne sont pas importantes, il faut changer la façon de penser des citoyens", prophétise Adel El-Almi. Ce commerçant a créé, il y a près d'un an, la première police des vertus en Tunisie pour "demander au peuple de bien lire le Coran et ce que disent les savants de l'islam d'il y a 1 400 ans". La barbe hirsute, le regard fuyant, avec ses 14 "collaborateurs" présents dans la capitale et ses disciples quadrillant tout le territoire tunisien, il prodigue des "conseils" à la population. Distribution de tracts, bons mots en faveur du port du hijab, "on dit aux gens, avec gentillesse, que nous sommes dans un pays islamique et qu'il faut respecter les valeurs de l'islam", détaille-t-il, tout en dénonçant la violence, réfutant les accusations de femmes qui auraient reçu des coups sur leurs jambes dévoilées par des jupes.

Même discours à Sejnane, dans le nord de la Tunisie. Radouane Mechergui, portant le qamis et une calotte sur la tête, estime : "Islam et démocratie ne vont pas ensemble." Dans cette petite ville de quelque 4 000 habitants, les extrémistes religieux sont accusés d'y faire régner la loi en usant parfois de violence. Installé dans le bureau d'Ennahda, ce jeune homme avoue ne pas avoir voté le 23 octobre dernier. Proche de la mouvance salafiste qui refuse le jeu démocratique, il souhaite voir la charia appliquée dans son pays, "mais c'est au peuple de décider". Un discours sagement écouté par Abid Saidani, le représentant du parti islamique qui a raflé 89 des 217 sièges de l'Assemblée constituante.

"Provocation des gauchistes"

"Il est très probable qu'Ennahda se serve des salafistes, car ils constituent la base conservatrice du parti. Il s'agit d'un moyen de mobilisation pour eux, dans les manifestations notamment, pour le rétablissement de l'ordre moral. Mais le discours entre les dirigeants et la base n'est pas le même", souligne Khansa Ben Tarjem, historienne. Au sein même du parti, les lignes ne semblent pas bien définies. Alors que les dirigeants ont effectué leur mue politique depuis les années 1980, "une partie de sa base est salafisée", soutient l'historienne.

"Des représentants d'Ennahda discutent avec les salafistes", ose Ali Bouraoui, dont le parti prône un islam modéré, mais rejoint l'idée de "changement des comportements dans la société à travers des associations". "On ne peut pas interdire la consommation d'alcool par la loi", donne-t-il en exemple. Les discussions porteraient essentiellement sur les moyens d'action des salafistes. "Par exemple, à la Manouba, on a essayé de les convaincre de ne pas bloquer l'université, que ce n'était pas comme ça qu'on défend ses intérêts... mais cela n'a pas vraiment marché", reconnaît ce membre du parti islamique qui accepte le jeu démocratique et le libéralisme économique.

Située dans la banlieue de Tunis, la faculté des lettres de la Manouba a été bloquée pendant plusieurs semaines par un groupe d'extrémistes religieux qui demandaient une salle de prière et le droit aux étudiantes portant le niqab d'accéder aux cours et de passer leurs examens. Des professeurs auraient été menacés et le doyen agressé. Professeurs et élèves ont dénoncé le silence du gouvernement face à cette situation. "La police aurait dû intervenir, en convient Ali Bouraoui, mais les universitaires ont beaucoup souffert sous Ben Ali. Et les Tunisiens sont très sensibles à toute intervention policière. Cela ne résout pas les problèmes", justifie-t-il. Durant 23 ans, la police du président déchu a réprimé les islamistes. Quand ils n'étaient pas contraints à l'exil, les militants d'Ennahda étaient emprisonnés, tout comme les plus radicaux des extrémistes religieux.

"Ils se sont croisés en prison. Il ne paraît pas improbable qu'Ennahda ait recruté des radicaux pour faire campagne", analyse Michaël Ayari, coauteur avec Vincent Geisser de Révolutions arabes : sept questions-clés sur des révolutions en marche. "Les élites du parti et sa base ne sont pas les mêmes. Ennahda a tenu un double discours, mais pas celui de l'agenda caché, comme le dit l'opposition. Le parti a plutôt adapté son discours en fonction de son interlocuteur. C'est du langage politique", poursuit-il, s'interrogeant sur la marge de manoeuvre du parti. Alors que le gouvernement vient d'être nommé, pour le chercheur, "il ne peut pas intervenir. Et Ennahda, qui n'est pas le gouvernement, fait face à deux fronts. La demande de liberté à droite, comme à gauche. Le parti semble trop faible pour jouer sur les deux tableaux". Et Michaël Ayari de conclure : "Cette impression de liberté ambiante est surtout liée à la faiblesse de l'État."

 

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