Une série d'attaques violentes lancées par des extrémistes religieux fait réagir les Tunisiens.

 

[Monia Ghanmi] La poussée des salafistes en Tunisie inquiète les modérés concernant une éventuelle érosion des libertés chèrement acquises.

[Monia Ghanmi] La poussée des salafistes en Tunisie inquiète les modérés concernant une éventuelle érosion des libertés chèrement acquises.

La ville de Sejnane, dans le nord du pays, ne donne plus vraiment l'impression d'être en Tunisie.

Un an tout juste après que la révolution démocratique en Tunisie eut lancé le Printemps arabe, les sites de médias sociaux regorgent d'histoire horribles provenant de cette petite communauté de planteurs de tabac située dans la province de Bizerte.

Les habitants parlent de tribunaux de la charia, de prisons secrètes et d'attaques menées par des voyous armés de sabres contre des photographes lors des mariages, les buveurs de bière, les fabricants de statuettes, les vendeurs de vin et contre des jeunes qui n'assistent pas aux prières. Même les jeunes écolières qui refusent de porter le voile sont agressées.

Pour les extrémistes religieux qui veulent bâtir en Tunisie le "premier émirat salafiste", la prise de contrôle de Sejnane n'est que le début.

"Depuis plusieurs semaines, ce village est le théâtre d'agissements commis par un groupe de salafistes purs et durs", écrivait Kapitalis dans un article paru début janvier. "Tous ceux qui se dressent contre eux sont battus ou menacés."

Une délégation de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH), accompagnée de journalistes tunisiens et français, s'est rendue à Sejnane pour enquêter. Le 16 janvier, la LTDH a publié un rapport confirmant la prise de contrôle de la ville par les salafistes.

"Le phénomène salafiste est présent dans tout le pays. La raison pour laquelle il a été en mesure de se développer à Sejnane est le manque de sécurité et d'institutions qui fonctionnent dans la région", a expliqué le président de la LTDH Abdessatar Ben Moussa.

Les conditions sociales difficiles que connaît cette région ont permis aux jeunes d'être attirés par ces groupes, reconnaît Lotfi Harrath, natif de Sejnane.

"Les jeunes chômeurs de Sejnane, notamment les diplômés de l'université, sont des proies faciles du fait des privations qu'ils endurent", explique-t-il à Magharebia.

Le mouvement Ennahda islamiste "modéré" s'est engagé à ne pas imposer une loi islamique stricte dans le pays. "Le rôle de l'Etat est de protéger les droits des citoyens, non de les leur confisquer", avait déclaré le secrétaire général d'Ennahda Rachid Ghannouchi après la victoire de son parti aux élections législatives.

"L'extrémisme et le terrorisme sont une menace réelle pour l'Islam et les Musulmans", a par ailleurs déclaré Ghannouchi à Metro le 31 janvier. "La plupart des personnes tuées par les extrémistes musulmans sont des Musulmans."

Pour sa part, le Premier ministre Hamadi Jebali a déclaré lors d'un entretien accordé le 21 janvier à la télévision nationale que "la démocratie doit être protégée par la loi, qui est au-dessus des partis, des groupes et des individus".

Malgré de telles assurances, l'influence croissante des salafistes suscite des craintes concernant l'érosion des avancées modernistes du pays et ses réformes démocratiques.

Le 28 janvier, plus de huit mille personnes ont organisé une marche de trois kilomètres sur l'Avenue Bourguiba, dans le centre de Tunis, pour promouvoir la liberté de parole et condamner l'extrémisme. D'autres marches ont également été organisées samedi dernier à Sfax, Gabès et dans d'autres villes tunisiennes.

Des citoyens, des étudiants, des syndicalistes, des représentants d'associations des droits de l'Homme et des personnalités politiques nationales se sont réunis pour condamner les agressions verbales et physiques perpétrées par les salafistes.

Au cours des derniers mois, ces derniers ont mis le feu à la plus ancienne maison close autorisée, pris d'assaut un cinéma de Tunis pour faire arrêter la projection de "Ni Allah ni maître" et tenté de saccager les locaux de Nessma TV pour avoir diffusé le film d'animation controversé "Persepolis".

[AFP/Fethi Belaid] Les manifestants salafistes ont interrompu les cours à l'Université Manouba après que celle-ci eut refusé de satisfaire à leurs exigences.

[AFP/Fethi Belaid] Les manifestants salafistes ont interrompu les cours à l'Université Manouba après que celle-ci eut refusé de satisfaire à leurs exigences.

Ils ont également organisé une manifestation violente à l'université de Sousse concernant l'interdiction du niqab et tenu un sit-in de plusieurs semaines à l'Université Manouba pour exiger la construction d'une mosquée au milieu du campus et la fin des classes mixtes.

Le Président par intérim Moncef Marzouki a décidé d'intervenir lorsque salafistes et journalistes se sont affrontés le 3 janvier, lors du procès de Nessma TV. Il a appelé les Tunisiens à respecter la tolérance et à rejeter l'extrémisme. La violence est "contraire aux valeurs de la révolution", a-t-il affirmé.

Cette série d'incidents a également suscité une forte réprobation chez de très nombreux jeunes Tunisiens.

"Aucun Tunisien ne peut accepter le fait qu'ils menacent les gens d'expulsion, perturbent le fonctionnement des universités, s'en prennent à des journalistes et cassent les vitres de cinémas qui projettent tel ou tel film", explique Zouhair Yahiaoui, étudiant en sociologie.

"Si les salafistes veulent être reconnus par la société civile tunisienne, ils doivent au préalable prouver qu'ils appartiennent à cette société", ajoute-t-il.

Pour Sana Louati, une jeune femme, les salafistes "constituent une menace réelle pour la liberté".

"Ils interviennent partout au nom de la religion et veulent imposer leurs lois par la force ; nous devons tous nous unir pour les dénoncer et défendre nos acquis, auxquels nous ne renoncerons pas, quoi qu'il arrive", dit-elle à Magharebia.

Iyed Dahmeni, membre de l'assemblée nationale constituante, souligne que "les récentes manifestations de violence sont une menace sur la voie de la démocratie qui a guidé la révolution du 14 janvier."

[Houda Trabelsi] Les Tunisiens manifestent pour la défense des libertés fondamentales dont ils affirment qu'elles sont menacées par la montée de l'extrémisme.

[Houda Trabelsi] Les Tunisiens manifestent pour la défense des libertés fondamentales dont ils affirment qu'elles sont menacées par la montée de l'extrémisme.

"Les Tunisiens manifestent pour la justice sociale, la démocratie, et ne sont motivés par aucune idéologie religieuse", a déclaré ce représentant du Parti démocratique progressiste.

Le salafisme n'est apparu en Tunisie qu'à la fin des années 1990, et le nombre de ses partisans et ses moyens d'action sont encore limités, indique le directeur du Forum El Jahedh, Salah Eddine Jourchi. Il met cependant en garde contre le fait qu'al-Qaida pourrait tenter de s'implanter en Tunisie par le biais des partisans de l'idéologie salafiste.

Mais pour Alaya Allani, spécialiste des mouvements islamistes au Maghreb, la montée en puissance des activités salafistes en Tunisie ne pourra inverser le cours de la modernisation de la société en raison du taux de scolarisation élevé et du large consensus favorable aux acquis de la modernité, notamment les droits des femmes.

"La politique religieuse du pays ne permettra pas le renouveau de l'Islam radical en Tunisie", affirme Allani.

Le journaliste Hamadi Maamri estime quant à lui que le danger lié aux salafistes tient à leur rejet du dialogue et à leur volonté de faire usage de la violence.

"C'est un courant extrémiste dont le but est de détruire tous les acquis obtenus par le pays en termes de libertés publiques et privées", ajoute-t-il.

Selon lui, le gouvernement dirigé par Ennahda ne tient pas à se lancer dans un affrontement direct avec le mouvement salafiste, "parce qu'il en aura besoin lors des prochaines élections", déclare-t-il à Magharebia.

"Certes les Tunisiens ont choisi un mouvement d'obédience islamiste pour diriger les affaires du pays, mais ils n'accepteront jamais les salafistes comme un acteur politique dans le pays pour décider de leur sort", ajoute-t-il.

Les manifestants qui sont descendus dans les rues de Tunisie, le week-end dernier, sont déterminés à empêcher les salafistes de saper les progrès réalisés par leur pays.

Iadh Ben Achour, Président de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, a expliqué à Magharebia : "Nous nous battons contre l'unilatéralisme. Nous luttons pour une Tunisie pluraliste et diversifiée. Nous défendons les libertés et les droits de toutes les personnes, sans exception."

"Certains sur la scène politique tunisienne ont recours à la violence et à des moyens illégaux pour intimider la communauté. Nous ne l'accepterons pas", a conclu Ben Achour.

 

 

Par Monia Ghanmi et Houda Trabelsi pour Magharebia à Tunis – 03/02/12   

Ce contenu a été réalisé sous requête de Magharebia.com.
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