Selon Amnistie internationale, les miliciens ont pourchassé des... (Photo: Ammar Awad, archives Reuters)

 

Selon Amnistie internationale, les miliciens ont pourchassé des dizaines de milliers de Libyens qui avaient soutenu l'ancien régime. Ils ont pillé et brûlé leurs maisons. Et ils ont exécuté des douzaines de Libyens dans leurs prisons secrètes.

 

 

(Tripoli, Libye) Ils ont pris les armes pour renverser une dictature toute-puissante. Six mois après la mort de Mouammar Kadhafi, ils ne les ont toujours pas déposées. Les Nations unies considèrent les miliciens qui imposent leurs lois comme la plus grande menace à la sécurité du pays. De héros libérateurs, ils sont devenus les plus craints - et détestés - de la nouvelle Libye.

Omar Brebesh n'était ni un militaire ni un bonze du régime de Mouammar Kadhafi. Il était diplomate, ancien attaché culturel à l'ambassade de Libye à Paris. La révolution de 2011 avait peu changé sa vie quotidienne: il avait conservé ses tâches d'avocat au sein du ministère des Affaires étrangères, sous le gouvernement transitoire de la nouvelle Libye.

Tout a basculé le 19 janvier, quand des miliciens originaires de la ville de Zenten l'ont convoqué pour un interrogatoire à leur base de Tripoli. Il s'y est rendu sans contrainte. Sans comprendre ce qu'on lui voulait. Sans se douter, non plus, de l'horrible sort qui l'attendait.

Omar Brebesh n'est pas rentré chez lui ce soir-là. Le lendemain, sa famille a appris qu'il avait été amené à Zenten pour terminer l'enquête. Elle a trouvé son corps à l'hôpital de la ville. L'homme de 62 ans avait été torturé à mort.

 

«Son crâne, son nez et ses côtes étaient fracturés. Des ongles d'orteils et de doigts avaient été arrachés. Il avait des signes de brûlures et des ecchymoses partout sur le corps. Et voilà, il était mort. Tout s'est passé si vite», se désole son fils Bashir, encore partagé entre le choc, la douleur et la colère.

Omar Brebesh a été victime de ce qui est devenu le pire fléau de la Libye postrévolutionnaire: la myriade de milices armées qui font la loi - leur loi - dans la rue, au moment même où les autorités peinent à reconstruire de nouvelles institutions après 42 ans de dictature.

Les Nations unies considèrent ces miliciens comme la plus grande menace à la sécurité du pays. Ils sont impliqués dans des combats, des pillages et des règlements de comptes. De héros libérateurs, ils sont devenus les plus craints et les plus détestés de la nouvelle Libye.

Les milices font peur

Avant la révolution, Mokhtar Al-Akhdar travaillait pour un bureau de tourisme de Zenten. Au volant d'un véhicule tout-terrain, il conduisait des étrangers dans des virées exotiques au coeur du Sahara.

Aujourd'hui, il contrôle l'aéroport international de Tripoli, à la tête d'une puissante milice de plus d'un millier de combattants.

En février 2011, Zenten a été l'une des premières villes libérées de Libye. Appuyés par l'OTAN et par d'autres rebelles, ses combattants ont progressé jusqu'à la capitale.

En août, Mokhtar al-Akhdar et ses hommes ont pris l'aéroport de Tripoli. «Il nous a fallu quatre jours. La bataille a été très dure. Nous avons perdu 30 combattants», raconte le milicien, rencontré dans un luxueux salon de l'aéroport, autrefois réservé aux membres du clan Kadhafi.

Après la bataille, les combattants de Zenten se sont installés indéfiniment. Ils ont sécurisé un rayon de 15 kilomètres autour de l'aéroport, afin de protéger les appareils d'une attaque de missiles antiaériens - ce dont on trouve à profusion en Libye depuis la guerre.

Les nouvelles autorités négocient péniblement pour reprendre le contrôle de l'aéroport. «Quand Tripoli a été libéré, nous n'avions pas de force de police, pas d'armée, alors nous dépendions de ces combattants pour assurer la sécurité», explique Mustafa Abushagur, vice-premier ministre de Libye.

«Aujourd'hui, nous voulons qu'ils passent le flambeau à des employés civils. Ils refusent. Mais il n'est pas question pour nous d'utiliser la force pour les déloger. Ils sont des nôtres.»

Peut-être, mais les miliciens ne cachent pas leur amertume envers le peu de reconnaissance des autorités. «Le gouvernement affirme que nous sommes des bandits qui ne veulent plus quitter Tripoli. Mais il est trop faible pour prendre la relève!», peste Mokhtar al-Akhdar.

Si les rebelles lèvent le camp, prédit-il, la capitale sombrera dans le chaos.

Ils occupent des immeubles gouvernementaux, surveillent des banques, érigent des points de 0contrôle sur les routes. Ils gèrent aussi des prisons, où s'entassent des milliers de Libyens, sans la moindre forme d'accès à la justice.

Ils se voient comme les gardiens de la révolution. Sans eux, disent-ils, les loyalistes de l'ancien régime reviendront en force.

Mais les Tripolitains en ont assez. Ils craignent de plus en plus ces jeunes gens qui patrouillent dans leur ville, armés de kalachnikovs. Chaque soir, des coups de feu retentissent dans la capitale. Le nombre d'enlèvements et de violences entre milices rivales ne cesse d'augmenter.

Le gouvernement tente de convaincre les miliciens de rendre les armes et de se joindre à l'armée nationale. Mais plusieurs refusent de combattre aux côtés de leurs ennemis d'hier.

Ils ont souffert de la répression. Ils ont vu leurs frères d'armes mourir lors du soulèvement. Et ils veulent leur revanche.

Selon Amnistie internationale, les miliciens ont pourchassé des dizaines de milliers de Libyens qui avaient soutenu l'ancien régime. Ils ont pillé et brûlé leurs maisons. Et ils ont exécuté des douzaines de Libyens dans leurs prisons secrètes.

Une monnaie d'échange

Zenten est une petite ville de 35 000 habitants aux rues poussiéreuses, perchée dans les montagnes du sud de la capitale. Mais le rôle joué par ses rebelles dans la chute de Tripoli lui a donné une importance démesurée dans les affaires politiques de la nouvelle Libye.

C'est à Zenten que Saif al-Islam attend son destin. Le plus célèbre fils Kadhafi a été capturé en plein désert par une milice de la ville, le 19 novembre. Depuis, il est détenu dans un lieu secret.

La Cour pénale internationale exige le transfert de Saif al-Islam à La Haye, afin de le juger pour crimes de guerre. Mais Tripoli n'est même pas capable de récupérer le fils Kadhafi des mains des rebelles de Zenten.

Ces derniers refusent de le transférer dans la capitale, sous prétexte qu'il risquerait d'y subir le même sort que son père.

Bashir Brebesh n'y croit pas. Saif al-Islam, tout comme l'aéroport de Tripoli, est utilisé comme monnaie d'échange auprès du gouvernement. Trois jours après la capture du fils Kadhafi, un commandant militaire de Zenten, Osama Al-Juwali, a été nommé ministre de la Défense, rappelle-t-il.

«Ça n'a rien à voir avec la sécurité. L'objectif, c'est de faire des gains politiques, de contrôler les centres vitaux du pays et, au bout du compte, de faire de l'argent. Ces gens utilisent le paravent de la révolution pour arriver à leurs fins. Ils sont de Zenten, alors on n'a pas le droit de les critiquer.»

Les miliciens qui ont torturé son père ont aussi utilisé le paravent de la révolution pour commettre leur crime. «Ils ont dit qu'il était un partisan de Kadhafi, mais en réalité, je crois qu'ils voulaient voler ses deux voitures.»

«Ces criminels n'étaient pas des combattants, se défend Mokhtar al-Akhdar. Le moment venu, ils feront face à la justice.»

L'excuse est trop facile, rétorque Bashir Brebesh. «Ils savent à propos des vols, des enlèvements, des violations des droits de la personne. Ils savent et ils ne font rien. Ça fait plus d'un an que ça dure. Il est temps qu'ils rentrent à Zenten.»

L'enjeu est crucial. La capacité des nouveaux dirigeants à désarmer les milices décidera de l'avenir de la Libye. «Il y a des tensions tribales, et tant de gens qui ont soif de revanche. Armé, un seul homme en colère peut faire un massacre. Tout peut s'effondrer à tout moment.»

Quand le peuple libyen s'est soulevé contre la dictature, Omar Brebesh et sa famille étaient heureux. Ils sont descendus dans la rue pour agiter le drapeau de la nouvelle Libye avec enthousiasme.

Un an plus tard, les espoirs de sa famille ont été anéantis. «Kadhafi était un homme mauvais, cela ne fait aucun doute, dit Bashir Brebesh. C'était un oppresseur qui a commis de nombreux crimes contre son peuple. Mais ce qui arrivera après lui... cela pourrait être pire.»

Isabelle Hachey
La Presse

Photo: Ammar Awad, archives Reuters

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