Lina Ben Mhenni n’ira pas voter, elle a le sentiment de s’être fait voler la révolution.       

« Je vais vous choquer, je ne vais pas voter. » Il se lit beaucoup de déception dans les yeux de Lina Ben Mhenni. Comment la jeune femme de 28 ans, pressentie pour le prix Nobel de la paix en raison de son engagement dans la révolution tunisienne et dont le célèbre blog, « A Tunisian Girl », a été deux fois récompensé (1), a-t-elle pu en arriver là ?

« On a été trahis », estime-t-elle. Le « on » fait référence aux jeunes de la Casbah, ces jeunes qui se voulaient garants de la révolution en campant devant les bureaux du premier ministre à Tunis pendant les semaines qui suivirent la chute du régime de Ben Ali le 14 janvier dernier. « On a quitté trop tôt la Casbah », regrette-t-elle.

Du coup, elle estime que le ménage n’a pas été fait parmi les proches du président Ben Ali et que trop de « RCdistes », les anciens du RCD, le parti au pouvoir, ont pignon sur rue et se présentent aux élections. « Ils ont de l’argent, ils sont organisés, ils auront des voix. Dans mon quartier dans la banlieue sud de Tunis, les RCdistes paradent, sûrs d’être bientôt de retour », s’insurge-t-elle.

Climat de peur

Entre les anciens notables d’un côté et les islamistes de l’autre, eux aussi très bien organisés, Lina Ben Mhenni ne reconnaît plus « sa » révolution. « La tête est partie, mais tout le système est resté en place, on a eu un mois de liberté, mais cela n’a pas duré, la violence policière, la torture, les restrictions de la liberté de la presse, tout cela continue, et des rumeurs sont cesse lancées pour entretenir un climat de peur. »

La jeune blogueuse n’a pas ménagé sa peine pour dénoncer les violations des droits de l’homme depuis la violente répression des émeutes dans le bassin minier de Gafsa en 2008. Le blog collectif « Pour Gafsa » auquel elle participait a été censuré 16 fois. La jeune femme et sa famille ont été suivies et inquiétées, son matériel a été saisi par la police, etc.

Elle a cru au changement, voulu y participer. Elle a été membre de l’instance nationale indépendante pour la réforme de l’information et de la communication, avant de jeter l’éponge. « On vous écoute, mais on ne tient pas compte de ce que vous dites », dit-elle dépitée.

Alors elle a refusé d’être candidate sur une liste d’indépendants. Elle ne votera donc pas, mais n’appelle pas au boycottage. « Peut-être que je me trompe », admet-elle, estimant que c’est « à chacun de chercher son chemin ».

(1) Grand prix du World e-gov Forum décerné la semaine dernière au Quai d’Orsay par le média Acteurs publics, meilleur blog de l’année selon la chaîne de TV allemande Deutsche Welle en juin dernier.

 

 

 

 

 

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