En 1988, la campagne du président fut en partie payée grâce à des sociétés qui servirent de "pompe à fric". Un système révélé par l'inspecteur de police Antoine Gaudino. Souvenirs.

La droite n'a jamais eu le monopole des dérives financières. La gauche, elle aussi, a parfois eu recours à des circuits occultes. A la fin des années 1980, le Parti socialiste se retrouva ainsi au coeur d'une enquête conduite à Marseille par deux inspecteurs de la section financière du service régional de police judiciaire. L'un d'eux, Antoine Gaudino, en fit l'affaire d'une vie et le thème d'un best-seller, "L'Enquête impossible" (Albin Michel, 1990). Un homme y tient un rôle central: le président de la République François Mitterrand. En toile de fond: sa campagne victorieuse de 1988, en partie financée par de l'argent noir.

Les faits sont anciens, mais l'ex-policier en garde un souvenir très vif. Cet homme de 67 ans demeure à jamais le "flic" qui fit trembler la Mitterrandie. "A l'époque, se souvient-il, il y avait une hypocrisie totale, à droite comme à gauche, sur la corruption. Pour sa campagne, Mitterrand a bénéficié de 25 millions de francs, et il n'a jamais été poursuivi! Ces dérives m'ont d'autant plus choqué qu'à titre personnel j'avais l'habitude de voter socialiste."

Sur des cahiers, les comptes occultes.

La campagne présidentielle de François Mitterrand en 1988 mobilisa les "bureaux d'études" considérés comme les "pompes à fric" du PS. Les enquêteurs en eurent la preuve l'année suivante lors d'une perquisition dans les locaux d'un de ces bureaux, Urba-Gracco, à Marseille. Ils saisirent alors des cahiers d'écolier dans lesquels un cadre, Joseph Delcroix, avait noté, réunion après réunion, tous les éléments liés au financement occulte: les dates, les sommes, les noms des personnalités socialistes concernées. L'Elysée est omniprésent dans ces documents. Dès le 30 mars 1987, Delcroix écrit: "Maintenant, il faut penser aux présidentielles." Le 11 mai de la même année, les besoins sont chiffrés: 100 millions de francs, dont 25 millions à la charge d'Urba-Gracco. Le 26 octobre, il dresse une liste d'entreprises auxquelles, dit-il, "on pourrait soutirer de l'argent" : Bouygues, Spie Batignolles, Compagnie générale des eaux...

Tout commence en 1989, à Marseille, au détour d'investigations menées par Gaudino et son collègue Alain Mayot. Alors qu'ils travaillent sur un dossier de fausses factures impliquant des entreprises de la région, ils mettent au jour une technique de financement politique: diverses sociétés, présentées comme des "bureaux d'études", sont en réalité des "pompes à fric" du PS. Leur rôle consiste à démarcher les patrons afin de collecter des fonds par un système d'études fantaisistes et de surfacturations. En échange, les plus généreux pourront compter sur l'appui d'élus locaux pour décrocher des contrats. Dans tout autre pays, on parlerait de corruption. En France, il est pudiquement question de "soutien" politique. Un soutien dont a su profiter Mitterrand. "Il avait lui-même mis en place ce système dès le congrès d'Epinay, en 1971", rappelle l'ex-policier.

Deux lois d'amnistie, votées en 1988 et 1989, permettent aux dirigeants socialistes de s'en tirer in extremis dans le volet marseillais du scandale. Gaudino, lui, est écarté de la police après la publication de son livre. "Sous le contrôle de l'Elysée, le travail de la justice a été entravé", poursuit-il. Les verrous finiront tout de même par sauter au début des années 1990. L'affaire rebondit alors dans l'ouest de la France, sous l'impulsion de juges très pugnaces, d'abord Thierry Jean-Pierre, puis un certain Renaud Van Ruymbeke, aujourd'hui chargé d'enquêter sur la campagne d'Edouard Balladur en 1995.

 

Extrait de www.lexpress.fr

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