La gauche aime donner des leçons d’histoire. Mais elle transforme cette histoire à son avantage. Ainsi, en 1998, alors qu’on évoquait le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, le Premier ministre de l’époque, Lionel JOSPIN, en pleine séance de l’assemblée nationale, n’hésita pas à associer la droite à l’esclavagisme: «Aujourd’hui, en 1998, l’ensemble de la France se rassemble dans des commémorations. Mais, si l’on se replace à l’époque des événements, on est sûr que la gauche était pour l’abolition de l’esclavage. On ne peut pas en dire autant de la droite. On sait que la gauche était dreyfusarde et que la droite était antidreyfusarde». Ces paroles provoquèrent la fureur des députés de droite et le regretté Philippe SÉGUIN lança même un «Pauvre type!» bien senti à l’adresse du Premier ministre. Mais Lionel Jospin, avec ses airs de Saint-Just, insista: «Pour Dreyfus, on se souvient des noms de Jean Jaurès, de Gambetta, mais j’aimerais qu’on me cite des personnalités des partis de droite de l’époque qui se sont dressées contre l’iniquité». Léon Gambetta, qui est mort douze ans avant le début de l’affaire Dreyfus.

Cet épisode est révélateur: la gauche, qui a tendance à manipuler l’histoire pour toujours se donner le beau rôle, a mythisé l’affaire Dreyfus en prétendant avoir été la seule à défendre le capitaine Dreyfus, et donc, les droits de l’Homme. Or, dans Les deux Républiques françaises [2], Philippe NEMO rappelle que “Dans ses Souvenirs sur l’Affaire, Léon Blum témoigne que les premiers dreyfusards ont appartenu essentiellement aux milieux libéraux, tant ceux des républicains modérés, ex-opportunistes, que ceux de la droite orléaniste“. La droite se mobilisa pour défendre Dreyfus. À l’inverse, “les radicaux et les socialistes sont anti-dreyfusards. [...] Ils considèrent que Dreyfus est, d’une part, un riche bourgeois, d’autre part un quasi-étranger. et que le défendre ne relève pas de leur combat anticapitaliste et jacobin“. Doit-on rappeler que Dreyfus est juif et que, en cette fin du XIXème siècle où l’on associe capitalisme et judaïsme, le socialisme est la principale source de l’antisémitisme?

Il n’y a pas que l’affaire Dreyfus. La gauche prétend avoir toujours été dans le camp du Bien, quand la droite incarnerait le mal, et elle entend bien imposer cette lecture de l’histoire, par l’entremise d’abord de l’Éducation nationale (j’en sais quelque chose) puis des médias qui lui sont acquis. Ainsi, comme l’a démontré Philippe Nemo, elle falsifie l’histoire quand elle parle de la République:

Enfin, l’habitude s’est prise chez certains de substituer systématiquement, au terme “France” qui évoque le pays avec son épaisseur historique et culturelle, celui de “République” qui, dans l’esprit de ceux qui adoptent ce langage, est une alternative révolutionnaire à la France; or peut-on accepter de rejeter dans le néant plus d’un millénaire d’histoire nationale?

D’autant que ces falsifications ne concernent pas seulement les origines. Des couches équivalentes de badigeon mythologisant ont été passées sur à peu près tous les épisodes marquants de l’histoire de la République aux XIXème et XXème siècles, les journées de juin 1848, la Commune, la fondation de la IIIème République, l’affaire Dreyfus, le Front populaire, Vichy, la Libération, tous épisodes où le rôle des héritiers de la Terreur est magnifié, celui de leurs adversaires politiques vilipendé et travesti.

Ce qui nous ramène à Vichy. En 2008, l’historien Simon EPSTEIN publia un livre extraordinaire: Un paradoxe français, antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance [3]. Au départ de ce livre, il se demande ce que les antiracistes d’avant-guerre ont fait pendant l’occupation. Il va donc faire l’inventaire de toutes les personnalités qui, dans les années trente, ont proclamé haut et fort leur rejet de l’antisémitisme et qui ont, souvent, été amenées à travailler avec la Ligue Internationale Contre l’Antisémitisme. La LICA, politiquement à gauche, était la principale organisation de lutte contre le racisme dans la France d’avant-guerre et elle participe alors à de nombreuses manifestations antifascistes. Très rapidement, Simon Epstein se rend compte que “les ministres de Vichy, pour beaucoup, sont d’anciens philosémites“. À travers près d’un millier de fiches biographiques, il montre à quel point les hommes de gauche d’avant-guerre sont impliqués dans la collaboration. Tout le monde sait que Marcel DÉAT ou Pierre LAVAL sont des collaborateurs qui viennent de la gauche. Mais en réalité, les exemples sont beaucoup plus nombreux. Citons-en quelques uns: Eugène FROT, député socialiste du Loiret, sympathisant sioniste, fut ministre de l’Intérieur du gouvernement Daladier et réprima les émeutes du 6 février 1934. Munichois en 1938, pacifiste, il vote les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 puis devient membre du Conseil national de Vichy. Charles SPINASSE, député SFIO de la Corrèze, ministre de l’Économie du Front populaire et ami de Léon Blum, fait des déclarations clairement antiparlementaires à la veille du vote des pleins pouvoirs à Pétain puis, proche de Pierre Laval, crée Le Rouge et le Bleu, qui prône une collaboration européenne. Marc AUGIER, socialiste, dirigeant du Centre laïque des auberges de jeunesse, est proche de Léo LAGRANGE, sous-secrétaire d’État aux Loisirs et aux Sports du gouvernement du Front populaire. Après la défaite de 1940, Alphonse de CHÂTEAUBRIANT, l’auteur de La Gerbe des forces, lui confie l’animation du groupe Collaboration. En 1941, il s’engage dans la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme et part pour le front russe. Il édite le Combattant européen, organe de la LVF, puis passe aux Waffen SS: il s’occupe alors de la propagande dans la fameuse division SS “Charlemagne”.

Les communistes, auxquels François Hollande a rendu hommage pour leur rôle dans la résistance, ne sont pas en reste. N’oublions pas qu’ils n’ont commencé à résister qu’après l’attaque de l’URSS par les nazis en juin 1941. Quand la France déclare la guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939, les communistes français ne sont pas d’accord. Le PCF invite alors ses militants à refuser de porter l’uniforme. Certains communistes vont jusqu’à prôner le sabotage dans l’industrie de guerre: la Poudrerie de Sorgue ou encore les usines de moteurs d’avion Farman, à Paris, sont visées. Le Parti est dissous le 26 septembre par Édouard DALADIER et des militants communistes, considérés comme traîtres, sont emprisonnés. André MARTY et de Marcel CACHIN sont déchus de leur nationalité française. Maurice THOREZ, secrétaire général du Parti, mobilisé, déserte et s’enfuit à Moscou. Après la défaite de juin 1940, beaucoup de communistes ont collaboré. Entre autres, Simon Epstein nous parle de François CHASSEIGNE, qui est communiste depuis 1921. Il vote les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 et, en 1941, est chargé de mission à la propagande au Secrétariat général de l’information du gouvernement de Vichy. En 1944, il devient ministre de l’Agriculture et du Ravitaillement où il succède d’ailleurs à un socialiste, Max BONNAFOUS. René BELIN est un cadre de la CGT et dirige après 1936 l’hebdomadaire Syndicats. Il dénonce le racisme au grand meeting de la LICA, au Cirque d’Hiver, en juin 1939. Dix-huit mois plus tard, il est cosignataire du Statut des Juifs d’octobre 1940. Il sera ensuite ministre de la Production industrielle et du Travail au gouvernement de Vichy.

Après la guerre, le parti communiste français, qui veut faire oublier le pacte germano-soviétique, va activement contribuer à l’invention du mythe résistancialiste. La fameuse lettre de Guy MÔQUET illustre bien ce mythe : Guy Môquet, fils d’un député communiste emprisonné après la déclaration de guerre à l’Allemagne, est arrêté en octobre 1940 alors qu’il distribue des tracts clamant «Nous avions raison!» ou encore «Libérez Môquet!». Le pacte germano-soviétique n’est pas encore rompu et les communistes français réclament aux autorités allemandes l’autorisation de faire reparaître L’Humanité qui avait été interdit par le gouvernement français en 1939. Guy Môquet est fusillé par les Allemands le 22 octobre 1941, en représailles après l’assassinat d’un commandant allemand. Cela ne fait pas de lui un résistant. Pourtant, après la guerre, le parti communiste français transforme Guy Môquet en héros de la résistance. Dans le même temps, on oublie que des militants communistes fidèles à Jacques DUCLOS n’hésitèrent pas à dénoncer ou même abattre leurs camarades de parti qui avaient osé contester le pacte germano-soviétique et qui s’étaient engagés dans la résistance! Ces vrais résistants communistes de la première heure s’appelaient Adrien LANGUMIER, René NICOD, Jules FOURRIER… [4]

Bien évidemment, de nombreux hommes de gauche ont résisté. Mais la gauche n’a pas le monopole de la résistance. À droite, nombreux furent ceux qui, parfois maurassiens, assimilés à des fascistes après les émeutes du 6 février 1934, ont rejoint la résistance parce que, justement, ils étaient nationalistes et ne pouvaient pas envisager de collaborer avec l’Allemagne. Parmi eux, contentons-nous de citer le colonel RÉMY.

Comment expliquer que tant d’hommes de gauche aient collaboré? Dans Qu’est-ce qu’un collaborateur? Jean-Paul SARTRE nous donne un élément de réponse: “Si par exemple le pacifisme français a fourni tant de recrues à la collaboration, c’est que les pacifistes, incapables d’enrayer la guerre, avaient tout-à-coup décidé de voir dans l’armée allemande la force qui réaliserait la paix“. C’est donc au nom du pacifisme que la gauche accueille les nazis à bras ouverts. Dans Un paradoxe français, Simon Epstein explique en effet que le pacifisme est le vecteur principal de la collaboration. On comprend alors pourquoi un socialiste comme COMPÈRE-MOREL, disciple de Jules GUESDE, écrit en 1941 dans L’effort: “Les bellicistes qui nous ont conduits à la guerre, à la défaite, mènent maintenant la campagne la plus perfide contre la Collaboration franco-allemande décidée à Montoire. [...] Ils essayent, maintenant, de nous empêcher de relever le pays en nous invitant à refuser de prendre part à l’instauration d’un Ordre nouveau européen“.

Pourquoi la gauche se permet-elle de falsifier l’histoire et de donner des leçons de vertu aux autres? Pourquoi ce mépris de la vérité historique? Est-ce pour évacuer un sentiment de culpabilité qui la ronge? Quand on sait que le socialiste Robert JOSPIN, “pacifiste intégral, munichois, était proche de Marcel Déat et qu’il fut nommé, par les autorités vichyssoises, au conseil municipal de Meudon en avril 1944” [3], on peut se demander si les leçons d’histoire données par son fils Lionel ne sont pas en fait animées par une certaine mauvaise conscience.

Toujours est-il qu’il a été et est  indécent d’entendre  la gauche accuser Nicolas Sarkozy et ses électeurs de pétainisme. Les sympathisants socialistes qui entonnent le Chant des partisans dans un meeting ont sans doute ainsi la sensation d’appartenir au Camp du bien. Cela revient à diviser le monde en deux camps, un peu comme Andreï JDANOV l’avait fait en 1947: d’un côté, les vertueux, les purs, les gentils et de l’autre, les méchants, les salauds… Le problème, c’est qu’ils veulent jouer aux glorieux résistants alors qu’il n’y a pas de menace fasciste. Ils sont dans l’anachronisme et assimilent leurs adversaires d’aujourd’hui aux salauds d’hier. Ils clivent. Toujours dans la surenchère, le maire socialiste du 14ème arrondissement de Paris n’avait   d’ailleurs pas hésité à comparer indirectement Nicolas Sarkozy à Adolf HITLER puis, le 2 mai 2012 , c’est le généticien Axel KAHN, candidat pour le PS dans la 2ème circonscription de Paris, qui comparait le meeting de Nicolas Sarkozy au Trocadéro aux rassemblements nazis de Nuremberg. Rien que cela. Que serait la gauche sans ce bon vieux procédé, cette “reductio ad hitlerum“ qui permet, en accusant l’adversaire d’être un fasciste, de le rendre inaudible? Nicolas Sarkozy a été obligé de se justifier: “Depuis lundi, mon projet serait devenu extrémiste. Depuis lundi, c’est un déchaînement : j’aurais durci et extrémisé mes propos. On me fait un procès d’intention, un procès stalinien, comme à la belle époque.” Et quand il se plaint du lynchage dont il est victime, lors du dernier , François Hollande refuse de condamner les propos outranciers de ses camarades. Sa réponse a été  minable: «Vous aurez du mal à passer pour une victime. J’ai eu droit à tous les animaux».

 

[1] Pascal ORY. Du fascisme, Paris, Perrin, 2003, 374 pages.

[2] Philippe NEMO. Les deux Républiques françaises, Paris, PUF, 2008, 334 pages.

[3] Simon EPSTEIN. Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, 2008, 623 pages.

[4] Stéphane COURTOIS et al. Le livre noir du communisme, Paris, Editions Robert Laffont, 1998, 923 pages.

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