Journée à haut-risque aujourd'hui en Tunisie. Après presque une semaine de violences au cours de laquelle une centaine de personnes ont été blessées, des locaux de syndicats incendiés, l'institut des Beaux-arts dévasté, des commissariats mis à sac, un tribunal attaqué, on s'interroge pour savoir si les groupes de la mouvance salafiste qui avaient appelé à un «soulèvement de la colère» juste après la grande prière du vendredi vont respecter l'interdiction de manifester décidée hier par le gouvernement.

Après le couvre-feu mis en place depuis mardi dans huit gouvernorats, cette interdiction constitue un test capital. Test pour le pouvoir désormais aux mains d'Ennahda, le parti islamiste dit «modéré», récent vainqueur des élections. Celui-ci va devoir en effet sortir de l'ambiguité s'il veut ne pas être débordé par ces radicaux qu'il s'est jusqu'à présent refusé à désigner préférant accuser des «voyous» ou des «anciens agents de Ben Ali». Test surtout pour la démocratie et la liberté d'expression dans ce pays où ceux qui ont renversé le dictateur, à commencer par les jeunes et surtout les femmes, sont de plus en plus nombreux à se rendre compte qu'on est en train de leur voler leur révolution.

Il faut en effet rappeler que c'est une exposition d'art jugée blasphématoire par les «barbus» qui a déclenché ces émeutes. Toiles déchirées - sous l'oeil impassible des policiers... - menaces de mort envers les artistes, liste noire d'intellectuels avec leurs adresses diffusée sur le net: les mouvements islamistes radicaux se sont livrés à une surenchère sinistre... au nom d'Allah.

Pourtant le pouvoir a préféré fermer les yeux. Comme il l'avait fait quand Ansa Al Charia, le mouvement dirigé par l'ex-djihadiste Abou Iyadh, avait déclenché les hostilités contre la chaîne de télé qui avait eu l'impudence et l'imprudence de diffuser le film franco-iranien «Persepolis». Comme il le fait aujourd'hui en minimisant l'influence des salafistes dans ces émeutes ou en faisant mine d'ignorer la menace du successeur de Ben Laden quand celui-ci l'accuse d'avoir renié l'islam en acceptant de ne pas inscrire la charia dans la constitution en cours d'élaboration en Tunisie.

Le pire, c'est qu'au lieu de monter au créneau pour défendre la liberté artistique et d'expression, le ministre de la Culture a décidé de porter plainte «pour atteinte aux valeurs du sacré» contre les organisateurs de ce «Printemps des Arts» qui se déroule depuis des années à Tunis. Et comme si cela ne suffisait pas à éclairer sur la véritable nature d'Ennahda, le groupe parlementaire majoritaire à l'Assemblée a annoncé qu'il allait proposer une loi pour réprimer cette atteinte au sacré.

Une surprise? Rappelons que le directeur de la chaîne qui avait diffusé «Persepolis» non seulement avait eu son appartement incendié - sans doute par des «voyous»...- avant d'être condamné «pour atteinte à la morale et troubles à l'ordre public». Qui s'en était alors ému de ce côté de la Méditerranée?

 

 

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