MUNIR UZ ZAMAN
 

Quel est l'islam authentique ?

Dès ses débuts, l’islam s’est présenté comme une religion de controverse doctrinale, porteuse d’un projet socio-politique et légitimant le combat guerrier. L’idéologie s’y confond donc avec la spiritualité. Cela ressort clairement du Coran, de la Sunna (tradition mahométane) et de la Sîra (biographie de Mahomet).
 
Le Coran fustige les non-musulmans, notamment les juifs et les chrétiens, qualifiés de « stupides » et méritant d’être humiliés et anéantis (9, 29-30) en raison de leurs croyances. Les juifs sont des « hypocrites » parce qu’ils ont refusé l’autorité temporelle de Mahomet (5, 41). Les chrétiens sont coupables d’associationnisme à cause de leur foi en un Dieu trinitaire et en la divinité du Christ (4, 171-172 ; 5, 73), ce qui leur vaut d’être déclarés « infidèles » (5, 17), « extravagants » (4, 171), « pervers » (2, 99).
Envers les uns et les autres, la méfiance est requise : « Ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens. Ils sont amis entre eux. Celui qui les prend pour amis finit par être des leurs » (5, 51).
 
Un projet politique. Selon la tradition, il n’y a de vraie paix que là où règne l’islam intégral. Dans le Coran, les musulmans sont désignés comme membres du « parti de Dieu », ce qui leur assure la victoire (5, 56). Les non-musulmans sont classés dans la catégorie des « ennemis de Dieu » (41, 19 et 28).

Les juristes ont divisé le monde en deux parties :

1/ La Demeure de l’Islam (Dar el-Islam) où prévalent la paix et la justice. Les musulmans y forment « une communauté de croyants » qui « ordonnent ce qui est convenable et interdisent ce qui est blâmable » (9, 71), selon les prescriptions de la charia (loi islamique).
 
2/ La Demeure de la guerre (Dar el-Harb) où prévalent l’injustice et la mécréance. Les musulmans sont appelés à y porter leur message religieux, leur système de gouvernement et leur ordre moral par tous les moyens (pacifiques, persuasifs ou coercitifs) afin de réaliser l’idéal coranique. « Mahomet est l’envoyé de Dieu. Ses compagnons sont violents envers les impies, bons et compatissants entre eux » (48, 29).
 
Le djihad est un devoir religieux, une « obligation de communauté » consistant à « faire effort » pour « la cause de Dieu », action qui, dans le Coran, n’est comprise que sous son aspect guerrier. « Combattez [les incrédules] jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition et que le culte de Dieu soit rétabli » (2, 193 ; cf. aussi 9, 5 ; 9, 29 et 22, 78). Le combat est prescrit à tous, même à ceux qui l’ont « en aversion » car c’est un bien pour eux (2, 216). Il ne faut jamais l’interrompre : « Ne faiblissez pas ! Ne faites pas appel à la paix quand vous êtes les plus forts. Dieu est avec vous, il ne vous privera pas de la récompense due à vos oeuvres » (47, 35).
 
L’exemple de Mahomet.  Mahomet s’est lui-même employé à imposer l’islam aux populations de l’Arabie en recourant à l’invective, aux menaces eschatologiques (l’enfer) et au djihad. Le butin et les victoires contribuèrent largement au succès et à la propagation de l’islam, conférant à la prédication de Mahomet une authenticité divine et incitant les musulmans à imiter leur « beau modèle » (33, 21) auquel il convient d’obéir car « celui qui obéit au Prophète obéit à Dieu » (4, 80).
 
Faut-il donc opposer islam et islamisme ? Jusqu’au XXe siècle, les Occidentaux n’utilisaient que le mot « islamisme » pour désigner la religion et la civilisation des musulmans. On ne distinguait pas entre islam et islamisme, comme c’est devenu l’usage.
 
L’approche musulmane. A partir des enseignements et récits historiques contenus dans le Coran, la Sunna et la Sîra, les théoriciens musulmans classiques ont défini l’islam comme étant inséparablement « religion, société et Etat ». Il y a donc un lien entre ferveur religieuse et militantisme politique.
 
Les adeptes des courants contemporains qui œuvrent en vue de l’application d’un programme conforme à cette doctrine ne distinguent pas entre islam et islamisme puisqu’il s’agit pour eux de réaliser l’idéal coranique dans sa totalité.
 
Les régimes ou mouvements qui s’inspirent de cette vision ne se qualifient pas d’islamistes : cf. par exemple, la République islamique d’Iran héritée de la révolution de Khomeiny (1979) ou la Résistance islamique du Hezbollah au Liban. Leurs revendications et leurs actions s’appuient sur des textes sacrés auxquels tous les musulmans demeurent attachés et non sur des théories déviantes.
 
L’approche occidentale. La distinction entre islam et islamisme est récente. Elle est apparue dans certains milieux intellectuels à partir du XXe siècle, époque où l’Europe post-chrétienne et sécularisée a voulu cesser de voir dans l’islam un ennemi héréditaire de la chrétienté. Il fallait donc lui donner une image plus valorisante et rassurante.
 
Désormais, dans cette optique, ce n’est plus l’islam qui est à craindre mais son expression intégriste, l’islamisme. Et l’on nuance entre « islamisme modéré » et « islamisme radical », selon que ses adeptes recourent à des méthodes non offensives et légales (p. ex., l’actuel Premier ministre turc, Recep-Tayyip Erdogan) ou au terrorisme (p. ex., Oussama Ben Laden, fondateur d’El-Qaïda).
 
Que penser de la recommandation à ne pas faire d’amalgame entre islam et islamisme ? S’il ne faut pas réduire l’islam à ses seules manifestations extrémistes, la lucidité impose de reconnaître qu’elles ne lui sont ni étrangères ni opposées. « L’islamisme, c’est l’islam dans toute sa logique et sa rigueur. Il est présent dans l’islam comme le poussin dans l’œuf, comme le fruit dans la fleur, comme l’arbre dans la graine » (Père Henri Boulad, jésuite égyptien).
 
Tout est affaire d’interprétation et toutes les interprétations sont possibles. De fait, celles-ci sont multiples ; elles dépendent d’influences diverses : appartenance à telle branche (sunnisme, chiisme), à telle école juridique, à tel courant idéologique, à telle confrérie soufie, héritage de telle éducation, dispositions personnelles, contacts avec les cultures non musulmanes, avec des amis chrétiens, etc. Malgré leur interprétation divergente des textes sacrés, un soufi et un islamiste peuvent se considérer comme fidèles à l’islam véritable, ce qu’aucune hiérarchie ne peut valablement contester ou approuver.
 
En effet, le monde musulman ne dispose pas d’une autorité unique et représentative dotée du pouvoir de délivrer un magistère revêtu du sceau de l’authenticité et de condamner les positions qui s’en écartent.
Il n’appartient donc pas aux Occidentaux et aux chrétiens de se prononcer sur ce qu’est le véritable islam.
Mais leur regard sur les musulmans doit prendre en considération l’attitude concrète de ces derniers dans la vie quotidienne et dans les événements du monde.
 
Ainsi, bien des musulmans privilégient une lecture spirituelle de leurs textes de références et en écartent la dimension idéologique. Certains souffrent même de l’islamisme. C’est pourquoi il convient de ne pas enfermer indistinctement tous les musulmans dans un cadre pré-établi et figé, ce qui reviendrait à les priver de toute liberté d’appréciation et fermerait la porte à l’espérance.
 
 
Annie Laurentdocteur d’Etat en sciences politiques,
spécialiste du Proche-Orient,
experte au Synode spécial des évêques pour le Moyen-Orient en 2010.
Article publié en partenariat avec l’association Clarifier
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