Après la lecture de l’article de Stéphanie Le Bars consacré à l’ouverture du premier cimetière musulman public à Strasbourg (Le Monde 7 février 2012), Madeleine Lassère historienne et auteure du livre Villes et cimetières en France – De l’Ancien régime à nos jours (Paris – L’Harmattan – 1997) apporte un éclairage particulier sur le sujet.

J’ai étudié le passage en France des cimetières paroissiaux aux cimetières communaux et je suis de ce fait particulièrement troublée par la multiplication dans toute la France de secteurs confessionnels musulmans dans les cimetières, publics au mépris de la loi mais rendus possibles par simples décrets.

Dans un domaine très sensible (raison de plus pour exercer une vigilance accrue!), ces pratiques mettent à mal une laïcité conquise de haute lutte au XIXe siècle (loi de 1881 neutralisant les cimetières et loi de 1884 interdisant toute discrimination pour le lieu d’une inhumation). Cette laïcité obtenue après maintes contestations et drames a permis pendant un siècle d’enterrer sans distinction et côté à côte athées, croyants de toutes religions, religieux, suicidés, etc.

Le territoire public des morts pouvait enfin être un lieu de paix et de tolérance absolue, le principe étant le suivant:

- parties communes du cimetière (allées, entrées, etc.) sont espace public voué à la laïcité

- tombe individuelle, espace privé pouvant être marqué d’un signe religieux (orientée selon les usages, etc.). Bref, le cimetière communal est ouvert à tous.

Si les catholiques, protestants, juifs, musulmans, veulent un lieu d’inhumation réservé, la possibilité est ouverte de créer des cimetières privés. Sinon ils ont toute liberté de se fondre dans la masse des morts de la commune. Recréer, au début du XXIe, des secteurs confessionnels, c’est détricoter la laïcité et ouvrir la porte à tous les affrontements communautaires.

En l’état actuel de la loi, un musulman peut être enterré n’importe où dans un cimetière public s’il en fait la demande. Un non-musulman pourrait-il être enterré dans un cimetière « confessionnel musulman »? Poser la question, c’est y répondre. A la tolérance générale, on va substituer l’intolérance. A la fraternité dans la mort, on va substituer le clivage. Il y a là un danger pour la cohésion sociale, danger pris en toute inconscience ou peut-être par simple ignorance des affrontements violents du XIXe siècle.

Le Monde ferait œuvre utile en éclairant ce phénomène actuel d’un rappel historique nourri et circonstancié. Les législateurs ont su, en laïcisant les cimetières régler un vrai problème de société. Il serait infiniment regrettable et dommageable pour la société française que, par ignorance ou laxisme, on mette à mal un acquis précieux.

Madeleine Lassère, Bordeaux

http://mediateur.blog.lemonde.fr/2012/02/10/questions-autour-du-cimetiere-musulman/

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