“D’abord ils sont venus pour les Socialistes, et je n’ai rien dit –
Parce que je n’étais pas socialiste.
Ensuite ils sont venus pour les Syndicalistes, et je n’ai rien dit –
Parce que je n’étais pas syndicaliste.
Ensuite ils sont venus pour les Juifs, et je n’ai rien dit–
Parce que je n’étais pas juif.
Ensuite, ils sont venus pour moi — 
Et il n’y avait plus personne pour parler pour moi.”- Martin Niemöller.

Niemöller était un éminent pasteur protestant allemand qui s’est publiquement opposé à Adolf Hitler et a passé les sept dernières années du régime nazi dans les camps de concentration. Le contexte, qui me rappelle toujours la citation de Niemöller, est bien évidemment différent le Yémen n’étant pas l’Allemagne et je ne compare d’aucune façon les camps de concentrations nazis à la situation de celui qui s’oppose au courant dominant de la société au Yémen. Pourtant, cette citation me hante à chaque fois que j’essaye d’imagier comment une personne accusée d’apostasie (takfir)se sent, particulièrement quand l’on doit y faire face totalement seul, sans aucun soutien social significatif.

Même si l’histoire de l’apostasie dans la région n’est très récente, le Yémen a évolué d’un refuge pour la richesse culturelle et la diversité en l’un des environnements les plus étouffants pour les artistes, les penseurs et les écrivains depuis la fin de la guerre de 1994 (ndlr : la guerre civile entre le Nord et le Sud du Yémen), qui commença avec une fatwa d’apostasie prenant pour cible en premier lieu les gauchistes dans le Sud et dans l’ensemble du Yémen en général. De plus, le pouvoir grandissant accordé aux extrémistes religieux par le régime de l’ancien président Saleh continua même après la guerre, prenant pour cible toute source de pensée qui se trouve être différente du vent fondamentaliste venant du voisin saoudien. En conséquence, le Yémen a été le témoin d’une sécheresse majeure dans la production culturelle, non parce qu’il manque de créateurs d’art et de culture, mais simplement parce qu’une génération entière a été élevée dans un discours extrême hostile qui a aliéné la société yéménite des arts, de la littérature et de la culture, et qui les a dépeint comme des ennemis de la foi et de la religion. La vague fondamentaliste a non seulement fermé des écoles d’art et réduit le budget du gouvernement dédié aux maisons de la culturel, aux bibliothèques publiques et à l’édition, mais elle a également son propre impact sur l’éducation de base et supérieure, qui furent vidées de toute opportunité de continuer et de développer l’héritage culturel pour lequel les yéménites étaient célèbres par le passé.

Fatwa contre Bushra Al-Maqtari

De nos jours, et tout comme Niemöller s’est retrouvé seul, les rares hommes et femmes yéménites qui ont réussi à échapper à l’aliénation de masse de la créativité et de la culture sont seuls, faisant face à la plus dangereuse accusation de tous les temps : l’apostasie, l’accusation qui ne peut être abandonnée avec le temps quand un pouvoir théocratique réussit à la graver dans la conscience collective d’une société, de sorte que même si les tribunaux décident de l’innocence de quelqu’un, la société est entrainée à le ou la poursuivre jusqu’à au bout.

Bien qu’il semblerait que le soulèvement de 2011 ait brisé toutes les barrières que le régime de Saleh avait créées, les limites auxquelles les intellectuels ont commencé à faire face sont devenues plus puissantes que jamais. Six épisodes d’apostasie se sont produits depuis le déroulement du soulèvement yéménite. Tout commença en février 2012 avec une déclarationsignée par 70 académiques et figures religieuses exigeant le procès de Bushra Al-Maqtari, une écrivain yéménite et membre du comité central du Parti Socialiste Yéménite. Bushra subit des menaces de mort et sa maison fut assiégée pendant des jours par des extrémistes religieux qui l’appelaient infidèle suite à son article « Une Révolution d’Un An », dans lequel selon eux elle aurait insulté la divinité de Dieu dans l’une de ses expressions.

Jeu de mots entre les mots Tafkir (à gauche, «penser») et Takfir (à droite, «apostasie»)

Plus tard, Ali Al-Suaidi, Directeur Général de la Planification et du Budget au sein du Conseil Supérieur de la Magistrature au sein du Ministère de la Justice, fut jugé après que le procureur l’ait accusé d’apostasie et requis sa séparation avec sa femme jusqu’à ce qu’il soit condamné à mort pour avoir publié un statut sur Facebook dans lequel il remettait en cause une opinion religieuse. Après cela, des accusations similaires furent portées contre Samia Al-Aghbari, une journaliste socialiste, pour avoir donné un discours dans lequel elle critiquait la coalition de la religion, des armes et des tribus au Yémen. Récemment, un professeur d’université a du quitter le pays après avoir été licencié de l’Université Al-Baidaa à Rada’a pour avoir demandé à ses élèves de lire quelques romans perçus par la direction de l’université comme obscènes et anti-islamiques. Ahmed Al-Arami a quitté le pays suite à plusieurs menaces de mort et discours haineux, qu’il craignait seraient une introduction à une future violence physique.

En période de conflits, de turbulence politique et économique, les gens ont tendance à se protéger et se rassembler sous tout parapluie tribal, sectaire, géographique, surtout en l’absence  d’un pays exhaustif  pour l’ensemble de la population, capable d’employer leurs différences pour créer un foyer avec une citoyenneté pour tous. Pendant ce temps, des individus paient le prix seuls pour ne pas suivre le troupeau, où aucune protection ou soutien social ne peut être fourni à ceux qui ont choisi de ne pas prendre part aux conflits collectifs et qui ont simplement choisi de réciter un poème, d’enseigner un cours, d’écrire un article ou de chanter une chanson. Et la question demeure : qui sera le prochain ?

Sarah Gamal Ahmed
Sarah Gamal Ahmed est une blogueuse et une sociologiste dont la spécialité porte sur les questions de parité. Elle travaille actuellement au Yemen Polling Center.

 

 

http://www.lavoixduyemen.com/2013/07/07/qui-sera-le-prochain/4143/

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