Témoignage qui mériterait de paraître dans la grande presse. Il met en valeur plusieurs faits qui sont tout de même....bien  embarassants pour le système syndicalo-mafieux!

Christian Salomé est inconnu du grand public. Il a été assassiné le 15 février 1997 et jeté dans le port de Calais où son cadavre sera retrouvé quelques mois plus tard lors d'un exercice de plongée de la gendarmerie. Ses assassins eux ne le seront jamais. Alors que la faillite de la Sealink met en évidence le système syndicalo-mafieux qui avait fini par y régner, il importe de saluer la mémoire de Christian Salomé, intendant de bord chargé de surveiller justement les flux de marchandises et d'argent à bord des bateaux de la Sealink.

Nous avons une raison personnelle de nous intéresser à son cas : c'est nous qui avons conçu et réalisé les programmes informatiques chargés de cette surveillance. L'Etat s'était mis en tête d'imposer une comptabilité analytique à diverses entités qui lui étaient rattachées. Nous avons ainsi implanté des systèmes de gestion à la SNCF, à la Poste, à la Banque de France, avec le calcul du prix de revient des billets, et finalement au début des années 80 à la Sealink.

Il faut dire que le cas de la Sealink était particulièrement pendable. Tous les documents comptables étaient centralisés à Paris et une fois par an, vers le mois de juin, on constatait une perte abyssale. La commande qu'on nous a passé spécifiait que l'on devait obtenir une comptabilité analytique en temps réel par traversée, par "marée, par bateau, par ligne.

Le défi était important pour des raisons techniques. Il fallait des matériels informatiques embarqués et supportant donc les vibrations et les conditions d'un navire naviguant en presque toutes les conditions. Il se trouvait que des matériels microinformatiques particulièrement résistants étaient désormais disponibles. La conception des programmes était rendue complexe par la variété des activités à bord, avec notamment le problème habituel posé par les cuisines. On sait les plats que les clients ont consommés mais quels ingrédient ont-ils été nécessaires ? Sans un contrôle précis des fiches de cuisine, impossible de connaître le stock théorique et les possibilités de coulage sont évidentes.

Le coulage tout le monde le connaissait. Il était systématique. Travaillant pour un autre client du Nord, le contrat Sealink est évoqué en incidente. "Ils alimentent tout le Nord en gigots, café et autres merveilles" confie l'interlocuteur, spécialiste de la restauration. Et de gloser sur la honte que représente cette situation. "On vole sans scrupule et presqu'en public à la Sealink et c'est le contribuable qui paie. La cogestion entre état et syndicat a conduit à la création d'une mafia incontrôlable".

Les dirigeants de la SNCF le savaient bien. le programme devait permettre de régler au moins partiellement ce "problème". Mais les préoccupations principales étaient autres : le tunnel sous la manche se précisait. Il fallait absolument mettre un capot sur les pertes abyssales de la filiale. Déjà les dérégulations étaient imposées par l'Europe. Il faudrait bien un jour ou l'autre disposer d'une entreprise indépendante et viable.

Les programmes furent livrés sur un des bateaux après son passage au radoub. La surprise des marins fut terrible. L'intendant de bord disposait en temps réel de tous les moyens de savoir ce qui avait été livré à bord et consommé ou acheté par les passagers. Un coup de doigt et les listings de contrôle sortaient les chiffres avant même que le bateau soit arrivé au port d'en face. On pouvait connaître le résultat de la traversée avant même qu'elle ne s'achève. Il suffisait à l'intendant de faire des pointages dans les cambuses et les stocks des boutiques pour constater immédiatement les vols.

Les marins étant parfois un peu frustres, il s'en suivit quelques situations cocasses. Lors d'une visite de contrôle du bon fonctionnement du système, nous constatons que les écrans des terminaux de saisie sont tous tournés vers le mur. Question au marin d'un des bars : "pourquoi tournez-vous ainsi l'écran de l'ordinateur vers le mur". Réponse : "Ils nous voient avec ce satané machin. Le jeune X a été pris pour avoir piqué des paquets de noix de Cajou. Ils l'ont vu à l'écran !".

Cette anecdote est amusante mais tout de même révélatrice. On volait à bord, même si dans ce cas c'était des petites choses, et on entendait bien continuer. Mais, désormais, il fallait "faire gaffe". L'intendant de bord savait ou pouvait savoir.

L'installation de ces programmes à bord eut des effets immédiats : les traversées sur le bateau équipé étaient rentables ; celles sur les autres bateaux restaient incommensurablement déficitaires. Il n'y avait aucune autre raison que le vol puisque les bateaux faisaient en alternance les mêmes lignes avec les mêmes horaires. Il était très facile de détecter les marins responsables réguliers des vols. C'était d'ailleurs toujours les mêmes.

Tant qu'un seul des bateaux fut équipé les marins voleurs ne furent pas trop gênés. Ils restaient les autres pour continuer les trafics. Tant que le tunnel sous la manche connut les difficultés que l'on sait, la situation resta stable. Mais plusieurs évènements survinrent. La concurrence des avions Low cost n'avaient pas été anticipée. L'Europe annonçait qu'elle mettrait fin au duty free. Et malgré les catastrophes le tunnel progressait.

La Sealink réagit en mettant en œuvre de véritables bateaux de plaisirs au lieu des bateaux de transports précédents, et généralisa l'emploi des outils de contrôle informatisés. la question de la ligne Dieppe Folkestone se posait. Les syndicats en complicité avec les communistes qui régnaient à Dieppe réussirent à détacher la ligne de Sealink et à se faire financer par le département et la région. La cour des comptes rappellent régulièrement le véritable scandale qu'est la gabegie de cette ligne qui plombe les comptes régionaux d'une façon extravagante et honteuse. Tous les spécialistes disent à mot couvert que le vol systématique n'est pas étranger aux résultats piteux de la ligne.

La SNCM, à Marseille, le pendant Sud de la Sealink, qui est également livrée au pillage, refusa sagement de mettre en oeuvre les programmes réalisés pour la Sealink. Constater le vol était considéré comme un Casus Belli par les syndicats. De toute façon l'Etat payait. Alors ? La direction fit néanmoins un petit effort : elle externalisa la découpe des plats préparés afin de n'avoir plus à gérer que des portions, supprimant une des causes principales de coulage. C'est encore nous qui avons équipé cette entreprise. Qu'advint-il ? Un commando kidnappa le personnel qui se retrouva attaché dans un bois pendant qu'on faisait sauter l'usine. On attribua le forfait aux Corses. Nous on veut bien. Les vols continuèrent comme il se doit. Ils continuent toujours.

Revenons à la la Sealink. Le vol prit des formes plus cachées ou plus violentes. On vit apparaître de véritables casses. On volait les coffres pendant les grèves. On dévalisait les cambuses en dehors des traversées. Le coulage passait la main au grand banditisme.

Avec la fin du "duty free" la situation empira. La pression fut mise sur les intendants de bord pour qu'ils fassent les contrôles et produisent des rapports circonstanciés. Evidemment la mafia syndicale ne l'entendait pas de cette oreille. Les bateaux commencèrent à ressembler à la "vallée de la peur" si bien décrite par Conan Doyle. Les épisodes de violence physique commencèrent à se multiplier.

Jusqu'à ce que qu'un intendant, Christian Salomé, ne soit retrouvé mort dans les bassins de Calais, la marque d'un coup mortel sur le corps.


On vit alors le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer dans une démocratie. Tout le monde savait que Christian Salomé avait décidé de "cracher le morceau" et de dénoncer non seulement les vols mais leurs auteurs. Tout le monde savait que le vol était ritualisé et sous la protection du syndicat dominant. Tout le monde eut peur pour "la paix sociale", et se mit à craindre des grèves longues et violentes à Calais, comme on en a trop connu.

Alors partout la lâcheté s'imposa. L'encadrement regarda ailleurs ; la direction de la SNCF se concentra sur des questions bien plus passionnantes que la vie d'un homme honnête ; les juges du coin dont on sait depuis Outreau l'extrême qualité se détournèrent du cas avec diligence ; les commissaires de police dont on sait maintenant qu'ils préfèrent dans la région partouzer avec des candidats potentiels à la Présidence de la Pépublique plutôt que de courir après des assassins s'empressèrent de juger qu'il s'agissait d'un suicide malgré les vociférations de la veuve qui, elle, savait quels étaient les projets de son mari.

Il va de soi que le système de contrôle devint muet. Plus un intendant ne crut devoir s'intéresser à ses chiffres. La faillite était au bout. La liquidation est prononcée. Les langues se délient mais bien tard.

Lorsque nous avons élaboré ce programme de contrôle, Capitaine Cook pour ne pas le nommer, nous ne pensions pas que son emploi pourrait tuer. Ce simple fait nous écœure.

Quelle est cette république qui multiplie les lâchetés dès qu'il s'agit de délinquance en col rouge y compris quand cette délinquance va jusqu'à la violence physique et probablement l'assassinat ? Et voilà qu'on voudrait subventionner les voleurs et leur permettre de récupérer gratuitement les bateaux qu'ils ont pillé sans vergogne pendant des décennies ?

Dans quel monde vivons-nous ?

Nous espérons que la ligne Calais Douvres reviendra à une entreprise privée et qu'elle donnera le nom de Chirstian Salomé à son premier navire repris de la Sealink. Nous espérons aussi que les pouvoirs publics rouvriront l'enquête sur l'assassinat de cet intendant. Nous espérons que la SNCF renoncera à bonifier la prime de licenciement de la bande voleurs qui a ruiné la Sealink. Nous espérons que la législation sur le travail en mer sera modifiée pour mettre fin aux absurdités coûteuses d'un statut qui comme celui des cheminots interdit toute rentabilité et ne nourrit que l'abus. Nous ferons le vœu aussi qu'un loi Salomé mette fin à l'extravagante impunité qui entoure lé délinquance en col rouge en France.

Toute cette affaire est la honte de la France et de ceux qui la dirigent.

 

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