Tous les lundis, nous donnons carte blanche à un politicien ou à une personnalité suisse. Aujourd'hui, Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste, répond à un précédent article du Politblog sur la construction d'une mosquée en région bernoise par le Conseil central islamique.

«Le Conseil central islamique doit construire sa mosquée» (lire l’article sur le Politblog 24 heures ou le Politblog Tribune de Genève): rien que ce titre suggère une myopie hallucinante dans cette affaire, comme s’il s’agissait de la construction d’une cabane à outils sur un mayen isolé.

Il n’est dit nulle part qu’il s’agit en réalité d’un groupe de Suisses salafistes, qui prévoient de construire l’une des plus grandes mosquées d’Europe à un endroit bien visible et très fréquenté, tout près du grand centre commercial Westside. Sans dire non plus que cette mosquée est financée par des émirs du pétrole fondamentalistes et qu’elle ne vise rien moins que de provoquer ouvertement la population suisse, y compris la majorité de ses musulmans.

Le Conseil central islamique, organisation salafiste gérée par des convertis suisses, veut construire une grande mosquée en banlieue bernoise. Faut-il l'y autoriser? (Keystone)

Les principaux critères de Mme Blumer semblent être l’emploi et le bénéfice, et négligent totalement la question du contenu des événements qui se tiendraient à cet endroit. Selon cette logique, c’est le seul marché libre qui doit décider si nous voulons aider le salafisme – le courant de l’islam le plus destructeur pour la personne humaine, comme nous le voyons en Arabie saoudite et contre lequel des millions de personnes luttent actuellement dans les pays arabes – à s’implanter en Suisse. Et le marché ne s’y oppose pas: cela crée du bénéfice pour le secteur de la construction et le tourisme.

Cette façon de penser présuppose que tout ce que le marché exige doit être regardé avec bienveillance, quelles qu’en soient les répercussions sur le plan éthique et socio-politique. Et celles-ci vont bien au-delà des craintes exprimées – et, je l’admets, relativement accessoires – du «bruit, de la concurrence pour les commerces locaux et du bétonnage des espaces verts».

Mme Blumer relève dans le radicalisme des salafistes un «créneau libre du marché» que nous devrions exploiter sans arrière-pensée, négligeant le fait que nous privilégions ainsi un système de valeurs qui pourrait menacer les fondements de notre Etat pluraliste. C’est précisément ce détachement «libéral» destructeur qui contribue aux maux de notre monde actuel: sacrifions sans scrupules nos idéaux sur l’autel des marchés – l’essentiel, c’est que l’argent rentre!

Il faut résolument résister à cette récupération de l’islam par des Suisses radicaux convertis qui revendiquent le monopole de l’interprétation de la religion

Je conviens aisément que la Suisse manipule beaucoup d’argent, qui n’a pas toujours été gagné par des moyens très honorables. Mais la longue histoire des scandales de l’or nazi et du blanchiment d’argent nous permet de ne plus continuer sur la même voie. Bien plus, nous devrions avoir tiré des leçons de ces affaires et demander d’où provient l’argent et qui va prendre de l’influence ici, au lieu d’attendre que les autorités de lutte contre le blanchiment d’argent, armées de leurs sous-effectifs chroniques, découvrent par hasard des liens avec le terrorisme.

Le fait que tous les organes représentatifs du culte musulman s’accordent à dire que le Conseil central islamique, une organisation salafiste gérée par des convertis suisses, a une action néfaste à long terme pour les musulmans de Suisse ne semble pas non plus préoccuper Mme Blumer. Pas plus que le but avéré de Nicolas Blancho de créer une société parallèle avec ses convertis. Pour l’auteur, la perspective des millions du Qatar et du Koweït est bien plus importante, peu importe qui sont ces investisseurs et pourquoi ils cherchent à étendre leur influence et leur pouvoir.

C’est précisément à cette occasion que la population suisse, et en particulier sa composante musulmane, doit résolument résister à cette récupération de l’islam par des Suisses radicaux convertis qui revendiquent le monopole de l’interprétation de la religion et défendre les principes de notre société libre et de notre constitution, au lieu d’avoir les yeux rivés sur la rentabilité.

 

  Saïda Keller-Messahli ist Präsidentin des Forums für einen Fortschrittlichen Islam. Die gebürtige Tunesierin lebt in Zürich.
Tunisienne d'origine vivant à Zurich, présidente du Forum pour un islam progressiste.
 
 
 
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