Je viens de passer les 10 derniers jours en Égypte, à Alexandrie et au Caire, pour enseigner. J'y avais déjà été en 2009.

 

J'ai retrouvé l'Égypte qui ne change jamais, une masse grouillante, bruyante, klaxonnante d'humains qui finit par donner le vertige, des vendeurs de produits invendables qui sont en fait des mendiants, la quasi-absence de feux de circulation et de poubelles, le sublime et le sordide un à côté de l'autre.

 

EXTRÉMISME

 

C'est à Alexandrie, huit millions d'habitants, deuxième ville du pays, totalement ignorée des journalistes étrangers et des touristes, où j'étais basé, que les changements m'ont le plus frappé depuis mon dernier séjour. La ville est le bastion des ultraconservateurs religieux.

 

Beaucoup d'hommes ont en permanence une ecchymose sur le front à force de se cogner par terre avec ferveur pendant la prière. L'immense majorité des femmes porte maintenant le foulard islamique. Celles aux cheveux découverts sont très rares et appartiennent à la minorité copte, nom donné aux chrétiens d'Égypte. Le nombre de femmes totalement voilées a grimpé en flèche.

 

Dans les rues, les haut-parleurs diffusent des versets coraniques à répétition. Impossible d'y échapper. Pendant que je donnais mon cours, l'appel à la prière du haut du minaret me forçait à fermer la fenêtre pour être entendu de mes étudiants. Il y a de moins en moins de journaux étrangers ou de chaînes de télévision non arabes accessibles. La première phase des élections législatives vient d'avoir lieu. Les grandes villes votaient en premier. Ensemble, les deux formations religieuses extrémistes, les Frères musulmans et les Salafistes, ont obtenu plus de 60 % du vote. Quand les zones rurales, plus pauvres et analphabètes, voteront, le raz-de-marée islamiste sera encore plus fort.

 

Les partis laïcs ont été balayés. Les jeunes de la place Tahrir, qui ont lancé le mouvement qui fit chuter Moubarak, proposaient aussi quelques candidatures: elles ont été pulvérisées par le rouleau compresseur islamiste. Le résultat final ne fait guère de doute.

 

INQUIÉTUDE

 

Les premières déclarations d'intention des leaders islamistes locaux, totalement ignorées par les médias occidentaux, donnent froid dans le dos. La minorité chrétienne pense qu'elle va y goûter. Mes collègues universitaires basés là-bas, des Français pour la plupart, sont terriblement inquiets.

 

Les islamistes n'ont joué aucun rôle dans les soulèvements populaires du printemps, mais ils récupèrent maintenant à leur profit le désir de changement. Moubarak ayant fait le vide sur la scène politique pendant des décennies, les islamistes, qui étaient la seule force politique organisée en face de lui, cueillent aujourd'hui le fruit mûr. Les jeunes qui se sont levés pour la liberté seront cruellement déçus.

 

Je reviendrai sur les causes profondes de la percée islamiste. Je peux me tromper, mais j'ai senti que le pays arabe le plus peuplé est au bord du précipice.

 

 

 

source : site canoe.qc.ca

 

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