Entre calculs électoraux et propositions sociales-libérales, Terra Nova entend révolutionner “la matrice intellectuelle du Parti socialiste”.

L’idée des primaires citoyennes à gauche, c’est eux. La proposition de supprimer le quotient familial et de rendre obligatoire la scolarisation dès 3 ans, c’est à nouveau eux… Celle d’augmenter le coût de l’inscription à l’université, c’est aussi eux. De même que le recrutement de 10 000 enseignants par an à l’Éducation nationale… idée reprise en vol par François Hol­lande. La fondation Terra Nova, si elle n’est pas le seul cercle à alimenter le débat d’idées à gauche, est sans conteste le plus prolifique. Pas une semaine ne passe sans que ce think tank apporte au PS sa “contribution pour 2012”…

Lancée en 2008 par des proches de Dominique Strauss-Kahn, Terra Nova a reçu fin juin le trophée du “think tank français de l’année”. Une récompense qui tient beaucoup à ses relais dans la presse, Libération et le Nouvel Obser­vateur en tête, à ses travaux, sérieux, chiffrés, parfois provocateurs, élaborés par des hauts fonctionnaires et des économistes plus ou moins affiliés au PS, et à la personnalité très médiatique de son président, Olivier Ferrand.

Cet énarque de 41 ans, passé par HEC et Sciences Po, ancien conseiller de Lionel Jospin, Romano Prodi puis DSK, se révèle un VRP de talent pour Terra Nova. Il est aussi élu PS à Thuir, dans les Pyrénées-Orientales, où il a été “recasé” après son parachutage raté au cours des législatives de 2007. Depuis trois ans, il fréquente pourtant peu la petite agglomération catalane, plus préoccupé par la promotion des idées sociales-libérales sur les plateaux télé et dans les cercles parisiens.

Parmi elles, celle de refonder la base électorale du PS sur une alliance des classes aisées et des “minorités” – abandonnant ouvriers et employés en voie de lepénisation aiguë au FN – a fait beaucoup de bruit dans la gauche du landerneau politique. « La classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche, se justifient Olivier Ferrand et Bruno Jeanbart, directeur général adjoint d’Opinion­Way et membre de la direction de Terra Nova, dans ce rapport paru en mai dernier. Elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs, elle ne peut plus être, comme elle l’a été, le moteur entraînant la constitution de la majorité électorale de la gauche. » Un point de vue partagé depuis longtemps par nombre de ténors socialistes, mais jamais confessé aussi explicitement.

Non seulement les ouvriers seraient de moins en moins nombreux, mais ils seraient de plus en plus acquis aux thèses frontistes… et dès lors infréquentables. En guise de preuve, Terra Nova cite une enquête Ifop de février 2011 : 37 % d’entre eux affirment vouloir voter pour Marine Le Pen… 17 % pour Martine Aubry.

Pour la fondation, la fracture s’est faite en deux temps : Mai 68, puis les années 1980. « La politique de rigueur, initiée en 1983, est une rupture qui suscite le désenchantement, lit-on dans ce rapport. Les ou­vriers, touchés de plein fouet par la crise puis la mondialisation, […] ne se voient plus d’avenir. L’affirmation de Lionel Jospin, “l’État ne peut pas tout”, face à la fermeture des usines Renault, est pour la classe ouvrière le symbole de l’impuissance du politique. »

Dès lors, les questions économiques passent au second plan dans le vote ouvrier, supplantées par les valeurs culturelles. « Et ces valeurs sont profondément ancrées à droite », prend acte Terra Nova, qui ajoute : « La fierté ouvrière laisse place au développement d’un res­sentiment contre de possibles nouveaux entrants. La lutte contre l’immigration – et les immigrés –, la lutte contre l’assistanat – et les assistés –, la promotion d’une société “morale”, dotée de normes fortes, où l’on se protège des marges, ont alors trouvé dans la classe ouvrière un terrain de jeu favorable. »

Entre les deux perdants de la mondialisation – les immigrés ghettoïsés et les salariés modestes menacés –, la gauche façon Terra Nova roule désormais pour les premiers au détriment des seconds. Au détriment, car, comme le souligne Hervé Algalar­rondo, rédac­teur en chef adjoint au service politique du Nouvel Observateur, dans son essai la Gauche et la Préférence immigrée (Plon, 2011), « la régularisation de tous les sans-papiers n’est pas seulement un mot d’ordre antirépublicain, dans la mesure où elle fait fi des pré­rogatives de l’État. C’est aussi, et plus encore, un mot d’ordre anti-ouvriers, dans la mesure où c’est, par nature, la catégorie sociale la plus touchée par l’arrivée de nouveaux migrants ».

Un virage “bobo” assumé avec aplomb

Dès lors, il apparaît logique de voir “les petits Blancs”, ouvriers et employés, déserter les rangs de la gauche socialiste ou trotskiste pour se diriger vers ceux de l’abstention ou d’une droite qui se veut “populaire” et “décomplexée”, qu’elle soit incarnée par Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen. « C’est parce que la gauche apporte une fin de non-recevoir à leur demande de protection que les prolos vont voir ailleurs », explique Hervé Algalarrondo. Et d’insister : « Ce qui est choquant dans le rapport de Terra Nova, c’est la théorisation de ce refus de prendre en charge leurs angoisses, la condamnation sans appel de leurs réflexes protectionnistes face à la mondialisation. » En effet, jamais auparavant ce virage “bobo” n’avait été assumé avec autant d’aplomb.

Le constat posé par Terra Nova est sans appel : les ouvriers, s’ils sont encore en phase avec le discours économique du PS (pour ce qui est de sa version officielle, car, depuis 1983, le parti s’est largement converti au libre-échange), ne se retrouvent pas dans les “valeurs progressistes” d’ouverture des fron­tières, favorables, pêle-mêle, aux immigrés, aux musulmans, aux femmes, aux homosexuels… En somme, aux “outsiders” de la société, par opposition aux “insiders”, les salariés encore socialement intégrés. Dès lors, estime le rap­port, soit la gauche « axe sa campagne sur les priorités économiques et sociales […] et fait oublier ses convictions culturelles, notamment sur l’immigration et l’islam », soit elle change d’électorat… C’est à cette option qu’Olivier Ferrand et ses acolytes invitent les socialistes à se rallier.

Car il existe, en banlieue, un électorat de substitution tout trouvé pour le PS. En effet, si, selon l’analyse de Terra Nova, les ouvriers ne votent plus à gauche et sont de moins en moins nom­breux, ce n’est pas le cas des Fran­çais d’origine étrangère, en particulier africaine.

Terra Nova, qui mentionne plusieurs études de l’Insee, fait preuve, là encore, d’une franchise désarmante sur une problématique aussi polémique. « En 2006, les enfants nés de mère étrangère représentent 12 % de l’ensemble des naissances » sur le sol français, contre 9,6 % en 1996, apprend-on à la lecture de son rapport. Dans la même veine, « en 2006, près de 150 000 acquisitions de la nationalité française ont été accordées, en augmentation de 60 % par rapport à 1995 ».

De quoi se projeter dans l’avenir. « Dans l’hypothèse d’une continuation à l’identique, prédit Terra Nova, ce sont entre 500 000 et 750 000 nouveaux électeurs, naturalisés français entre 2007 et 2012, qui pourront participer au pro­chain scrutin présidentiel sans avoir pu participer au précédent. »
Pour autant, si les banlieues votent bien à gauche, elles votent rarement. Dès lors, il convient d’élargir le socle électoral de la future majorité. Au sein des ­classes populaires, certaines demeurent mobilisables. Les précaires et les chô­meurs, tout d’abord, qui, contrairement aux ouvriers en CDI, votent à 70 % à gauche. Mais surtout les femmes, qui représentent un contingent potentiellement très nombreux. « En 2007, note la fondation Terra Nova, pour la première fois de l’histoire électorale française, les femmes ont plus voté à gauche que la moyenne nationale : elles ont voté en faveur de Ségolène Royal à hauteur de 48 %, soit 2 points de plus que les hommes. » Et elles furent 58 % à voter à gauche lors des régio­nales de 2010.

Toute la difficulté est de mobiliser et de fédérer cet attelage hétéroclite formé des jeunes, des femmes, des minorités, des chômeurs et des travailleurs pré­caires, soutenus par les plus intégrés, solidaires de ces exclus par conviction culturelle.

Pour Terra Nova, la recomposition du camp progressiste doit se faire sur le terrain des valeurs, autour de la « France de demain ». « Contrai­re­ment à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socio-économiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles progressistes : elle veut le changement, elle est tolérante, ou­verte, solidaire, optimiste, offensive. C’est tout particulièrement vrai pour les diplômés, les jeunes, les minorités. »

Et d’opposer cette France de demain à celle d’hier, « qui défend le présent et le passé contre le changement, qui considère que “la France est de moins en moins la France”, “c’était mieux avant”, un électorat inquiet de l’avenir, plus pessimiste, plus fermé, et qui souhaite moins partager des biens et des revenus jugés durement acquis ». Au sein de cette France frileuse, se trouvent les seniors, indécrottables électeurs de droite, les catholiques opposés au mariage des homosexuels, les agriculteurs, les artisans, les com­merçants, renforcés dé­sormais par les ouvriers et les employés, arc-boutés sur leurs acquis… Autrement dit, la France qui a peur.

“Mai 68” contre “le grand soir”, une révolution culturelle qui est parfois mal digérée à gauche. « Ce ne sont pas les ouvriers et les employés qui se sont éloignés du PS, c’est plutôt l’inverse », dénoncent, dans le Monde, Pierre Khalfa et Willy Pelletier, de la Fondation Coper­nic, proche d’Attac et des milieux altermondialistes. « Il y a une France des per­dants de la mondialisation à qui l’accès aux villes est devenu impossible et qui est reléguée de plus en plus loin des centres. N’est-ce pas à eux que la gauche doit s’adresser ? », s’interroge pour sa part Gaël Brustier dans Marianne. Coauteur de Recherche le peuple désespérément (François Bourin Éditeur), proche d’Arnaud Montebourg, il s’inquiète d’une « certaine prolophobie » qui empêche les éléphants socialistes de voir les causes du désenchantement populaire qui frappe le PS, rallié au libéralisme sous ses formes culturelle et économique. Pour lui, « abandonner ouvriers et employés (qui sont majoritaires en France), concéder les seniors à la droite (dans un pays relativement vieillissant) ont pour corollaire de miser sur l’abstention ».

Une stratégie incertaine, si l’on se souvient d’un certain 21 avril 2002 (28 % d’abstention). En renonçant à parler au peuple, les progressistes de Terra Nova ne sont-ils pas en train d’enterrer la gauche socialiste ? Chez les militants, plus d’un le pense.

 

 

 

 

 

 

 

Guillaume Desanges / http://www.valeursactuelles.com/actualités/politique/terra-nova-ou-nouvelle-idéologie-socialiste20111013.html

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