Après une courte trêve post-électorale, les salafistes tunisiens donnent , de nouveau, de la voix et occupent la rue, où ils tentent d’imposer leur marque à une société largement sécularisée. Fait nouveau : ces partisans d’un islam rigoriste ne sont plus dans la réaction comme ce fut le cas pour les manifestations contre la diffusion des films «Persépolis» et «Ni Allah, ni maître», jugés «blasphématoires» ou encore pour les attaques contre les universités qui refusaient l’inscription des étudiantes portant le niqab. Ils sont désormais plutôt dans l’action comme en atteste l’agression qu’ils ont perpétré contre la troupe musicale «Awled El Manajem» (Enfants des mines), qui donnait un concert à la maison de culture de Meknassi (Sidi Bouzid) le 17 décembre, date de commémoration du premier anniversaire de la révolution. Plus récemment, des groupes salafistes ont essayé d’empêcher manu militari des gens de célébrer les fêtes de fin d’année.

 

Cette intrusion dans l’espace public se traduit parfois par des confrontations sanglantes. Un jeune homme a été, en effet, blessé à l’arme blanche lors d’une rixe qui a éclaté, le 29 décembre, entre des habitants de Meknassi et des salafistes qui tentaient de dissuader des jeunes de célébrer le réveillon.

Les activistes fondamentalistes continuent également de pousser leurs pions dans les mosquées et les universités. Dans les premières, ils réussissent parfois à placer leurs imams. Dans les secondes, ils tentent d’imposer leurs normes en réclamant l’aménagement de salles de prière et le droit des jeunes femmes à porter le niqab.

 

 

Dans cet entretien, le politologue spécialiste des mouvements islamistes, Slaheddine Jourchi* décrypte les visées de cette mouvance minoritaire de l’islam tunisien.

 

 

 

Après une courte pause juste après les élections, les salafistes ont repris leurs attaques contre ce qu’ils considèrent comme étant des «dérives sociétales». Comment expliquez-vous ce regain d’activisme alors même que les islamistes d’Ennahdha gouvernent ?


Durant les élections, une partie de la mouvance salafiste a voté pour Ennahdha sur la base d’une fatwa appelant à voter pour le parti le plus proche des préceptes de l’Islam. Une autre faction de cette mouvance a boycotté le scrutin, jugeant que même Ennahdha n’ira pas jusqu’à réclamer l’application de la Charia islamique. Le regain d’activisme salafiste était, donc, attendu. Le salafisme est, en fait, un mouvement religieux pur et dur contrairement au mouvement Ennahdha qui a fait des concessions et qui est, par conséquent, devenu proche du modèle de la démocratie à l’occidentale.

De plus, les questions liées à la morale et aux pratiques religieuses sont très importantes pour les salafistes, dont une partie plaide pour le recours à la violence en matière de lutte contre les péchés et les vices de la société.

 

 

La mouvance salafiste n’est pas, donc, homogène ?


Effectivement. Cette mouvance, dont l’appellation provient du terme « salaf » (les ancêtres), prône le retour à la communauté des premiers musulmans et aux deux sources de l’Islam: le Coran et la Sunna. Elle n’est, toutefois, ni homogène, ni uniforme. Il s’agit, en réalité, de groupes qui ne se sont pas mis d’accord sur une stratégie d’action commune. Globalement, on peut classer ces groupes salafistes en deux grandes catégories: le salafisme conservateur et le salafisme djihadiste. Le salafisme conservateur, appelé également «salafisme scientifique », est le courant majoritaire. Dans sa forme «scientifique», le salafisme est un courant non violent qui prône la prédication (Eddaâwa) pour lutter contre les innovations (Bidâa) dans la religion n’ayant aucune preuve dans le Coran et la Sunna et restaurer la pureté de l’Islam. Le salafisme scientifique s’oppose à la désobéissance aux gouvernants (Al-khorouj ala –alhakem) et à la lutte armée pour changer les régimes n’appliquant pas une version rigoriste de l’Islam. Selon eux, mieux vaut accepter et conseiller l’émir injuste que risquer la «fitna » (discorde).


Les salafistes djihadistes sont, quant à eux, favorables au recours à la violence pour destituer les gouvernements qui s’écartent de la Charia et pour dissuader les auteurs des péchés. Cette branche rejette l’idée même de démocratie qu’elle juge contraire à la Charia. Tout ce qui est lié à la démocratie occidentale comme les élections et les instituions démocratiques relève de l’hérésie, aux yeux des salafistes djihadistes.

 

 

Existe-t-il à votre connaissance un dialogue entre Ennahdha et les salafistes?


Le mouvement Ennahdha a pris langue avec les salafistes pour tenter de les contenir, mais des divergences profondes opposent ces deux mouvements. Ces divergences se résument à l’acceptation par Ennahdha des règles du jeu démocratique.

Mais jusque-là Ennahdha semble éviter d’entrer dans une logique de confrontation avec le courant salafiste pour des considérations électorales. Ce parti tente, en effet, de séduire un électorat hétéroclite et disparate qui va des citoyens attachés à leur identité arabo-musulmane aux islamistes radicaux. Et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est souvent accusé de tenir un discours pluridimensionnel.

 

Les salafistes ou, du moins, une partie d’entre eux pourraient-ils créer un parti comme c’est déjà le cas en Egypte.

 

La création de certaines associations comme celle des partisans de la Charia, qui compte plus de 16000 fans sur Facebook, atteste de la volonté des salafistes de s’organiser. Cette mouvance aspire, en effet, à devenir un acteur politique à part entière. Une partie de la mouvance salafiste réfléchit déjà à la création d’un parti et semble s’orienter vers l’acceptation du pluralisme politique, le rejet de la violence et la modération. Lors d’une réunion tenue il y a quelques jours, certains cheïkhs salafistes ont d’ailleurs critiqué le sit-in en faveur du port du niqab qui a paralysé la faculté des lettres de la Manouba. Ces signes encourageants nous ont emmenés à entamer un dialogue avec eux dans le cadre du forum de pensée Al-Jahedh.

 

 

 

Y a-t-il un profil type des salafistes ?


Selon les dernières estimations, la Tunisie compterait plusieurs milliers de salafistes, dont environ 1800 ont été libérés dans le cadre de l’amnistie générale décrétée après la révolution. La plupart des éléments salafistes sont généralement âgés de 17 à 30 ans et la majorité d’entre eux n’ont pas un bon niveau d’instruction. Mais ce n’est pas un milieu très organisé. Ils n’ont pour l’instant ni chef de file, ni une vision stratégique claire.

 

Propos recueillis par Walid KHEFIFI

 

 

 

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* Politologue et écrivain tunisien, Slaheddine Jourchi est un spécialiste des mouvements islamistes et des phénomènes politico-religieux dans le monde arabe. A l’âge de, à 16 ans, il se joint à Rached Ghannouchi, Abdelfattah Mourou, Hmida Ennaïfer et d’autres militants pour fonder la «Jamaâ Islamique», qui donna naissance au Mouvement Ennahdha. Dès 1977, il a pris ses distances avec Ennahdha pour fonder le courant de « la gauche islamique», connu également sous l’appellation des «islamistes progressistes». Ce courant estime que l’école des Frères Musulmans ne peut pas assimiler la spécificité tunisienne, ni apporter des solutions appropriées aux problèmes du pays. En 1990, Slaheddine Jourchi a créé le Forum Al-Jahedh. Il a , en parallèle, milité au sein de la Ligue Tunisienne pour la défense des droits de l’Homme. Récemment, il a été l’un des initiateurs de «l’Alliance centriste indépendante » qui a présenté des listes pour les élections de l’Assemblée Constituante, avec, entre autres, Abdelfattah Mourou, Skander Rekik et Radhouène Masmoudi.

 

 

 

 

 

 

 

sources letemps / http://thalasolidaire.over-blog.com/

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