Né le 6 février 1934, intellectuel franco-tunisien, Lafif Lakhdar a étudié à l'école coranique et à l'Université Zitouna de Tunis, il devient avocat en 1957. Il quitte la Tunisie en 1961 pour se rendre en France, puis en Algérie, où il compte parmi les proches de Ben Bella. Après la chute de ce dernier en 1965, il se rend en RFA et en Tchécoslovaquie, puis dans divers pays du Proche Orient (Jordanie, Liban). Il quitte Beyrouth en 1975. Il vit en France depuis 1979.
Militant socialiste, il s'est spécialisé dans le débat touchant la réforme du religieux dans le monde arabo-musulman, s'appuyant notamment sur des doctrines musulmanes de la séparation de l'État et de la religion. Il appelle à la réforme de l'enseignement dans le monde arabe et à l'abolition des dispositions juridiques contraires aux droits de l'Homme.
Il a collaboré notamment au quotidien londonien Al-Hayat (1997-2002), au journal Al-Quds al-Arabi, et au journal en ligne Elaph. Certains de ses articles ont été publiés en version française dans la revue Courrier international. Avec Mohammed Arkoun, il a participé au Projet Aladin lancé par l'UNESCO pour la diffusion de documents sur l'histoire de l'Holocauste.
Joachim de Rancourt nous a transmis ce document complet : «J'ai constaté que vous aviez reproduit sur Slate des citations publiées sur quelques sites internet. Pour votre usage je vous fais parvenir le document complet, qui rassemble des prises de positions de Rached Ghannouchi, traduites en français par Lafif Lakhdar, tirées de son témoignage adressé au tribunal de Milan, qui précisent le profil du leader de ENNAHDA, radicalement opposé au discours modéré qu’il tient à la presse ».
Nous publions intégralement ce document qui revêt une grande importance historique et qui nous éclaire sur un personnage au double langage.
Sommaire
1. La laïcité
2. Les Droits de l’homme sont inférieurs à la charia
3. La charia, source principale de toute législation
4. Interdiction à la femme musulmane d’épouser un « infidèle »
5. L’ « invasion sioniste et croisée » de la Tunisie
6. Les Etats musulmans doivent avoir l’arme nucléaire, la « conspiration contre l’islam »
7. Le Pakistan aurait dû laisser son arme nucléaire « remplir sa fonction »
« Rached Ghannouchi a toujours refusé de dialoguer ; il a choisi le recours à la violence » (Abdelfattah Mourou, Jeune Afrique, 12/06/1991). Abdelfattah MOUROU, cofondateur et ancien vice-président de ENNAHDA, a démissionné en protestation contre l’acte terroriste du 2 mars 1991 qui visa les locaux du parti au pouvoir, attentat voulu par le clan Ghannouchi, qui coûta la vie à un gardien, aspergé d’essence et brûlé.
«Les islamistes extrémistes d’aujourd’hui se rassemblent autour d’une multitude de prédicateurs religieux, qui ne sont pas tous de premier plan, loin de là. Ces mollahs, par le biais de leurs prédications, deviennent les inspirateurs des actes de leurs fidèles, y compris de leurs actions terroristes ; mais ces imams ne sont pas pour autant leurs chefs militaires. Ils s’en défendent et feignent même souvent hypocritement d’ignorer la violence qu’ils suscitent […]. Selon la plupart des services de renseignement occidentaux, ces prédicateurs, qui inspirent la conduite de la nébuleuse islamique, mais qui refusent de s’affirmer en tant que chefs, sont aujourd’hui au nombre de six : Omar Abdul Rahmane, Mohamed Hussein Fadlallah, Rachid Ghannouchi, Gulbulddine Hekmatyar, Hassan Al-Tourabi et le mollah Omar. » [1]
« Notre objectif [dans ce livre] n’est pas le plaisir cognitif, mais une révolution islamique qui éradique les fausses divinités et la dépendance subie par la terre d’Allah. » [2]
1. La laïcité
« La société islamique est fondée sur l’interprétation des valeurs organisant la vie des individus et des communautés. De plus, elle organise le côté spirituel de ces derniers. C’est pourquoi on ne saurait concevoir de société islamique laïque, ou de musulman laïc que si ce n’est en renonçant à ce qui est essentiel en islam. Car la foi en Dieu n’est pas essentielle en islam ; l’essentiel, c’est la foi en l’unicité de Dieu. Par conséquent, toute législation qui s’inspire d’autres sources pourrait porter atteinte à cette unicité. Une société ne saurait être islamique qu’à condition de ne pas être laïque et d’accepter l’unicité de Dieu. » [3]
2. Droits de l’homme
Les droits de l’homme sont inférieurs à la charia, la charia « au dessus de tout pouvoir ».
« La Déclaration universelle des droits de l’Homme ne représente pas beaucoup de cultures qui donneraient une place plus grande à l’intérêt collectif, ou laisseraient la place à un contrôle supérieur sur la conscience de l’individu, sur la conscience du législateur et sur le pouvoir de l’État comme le contrôle divin à travers la révélation et l’élévation des valeurs de la charia au dessus de tout pouvoir, et promeut l’époque du prophète et le califat bien dirigé [= les 4 premiers califes] comme point de référence pour tout gouvernement. Ce qui a rendu la révélation possible, et le fait que le sabre soit toujours dégainé contre les despotes » [4]
3. La charia, source principale de toute législation
« Il est à noter que la plupart des constitutions arabes, y compris la constitution tunisienne, ont stipulé l’islamité du chef de l’Etat, il s’agit en effet d’une stipulation abusive et vide de contenu, tant que ces constitutions ne contiennent pas d’articles imposant la charia comme source principale de toute législation, et tant qu’elles ne contiennent pas non plus d’institutions constitutionnelles contrôlant la constitutionalité des lois. Aussi bien le chef de l’Etat lui-même et le degré de son engagement à respecter, dans sa vie publique et privée, la loi et les normes morales, pour ne pas donner le mauvais exemple de ce qui ne plaît ni à Dieu, ni à ses créatures soumises. » [5]
4. Interdiction à la femme musulmane d’épouser un « infidèle »
« L’islam n’a imposé en matière de mariage entre les différentes couches de la société et les races humaines de restrictions concernant la croyance que dans le but de l’harmonisation et la durée du mariage d’une part, et, d’autre part, dans le but de maintenir la sûreté générale et l’ordre public de la société, eu égard à ce que la croyance est le grand pilier de la société islamique. Toute relation susceptible de porter atteinte à cette fondation ou de la menacer, son interdiction devient chose inéluctable, telle que l’interdiction du mariage avec les dévergondées, les athées et en général les ennemis de l’islam ; l’islam donne la permission aux hommes musulmans de se marier avec les femmes vertueuses… chastes, avec des femmes appartenant à d’autres religions si on pense qu’il est très probable que ce mariage serait un moyen de répandre la prédication musulmane parmi leurs rangs.
D’ordinaire, cela ne peut avoir lieu que si les musulmans sont forts politiquement et culturellement. Toutefois, les femmes musulmanes n’ont pas ce droit, parce que la femme est pétrie d’amour et d’obéissance à son mari et eu égard aux us et coutumes qui font que la femme s’adapte au milieu de son mari et que les enfants sont formés par la religion qui y domine, cela rend le mariage d’une musulmane avec un infidèle [= juif ou chrétien] dangereux pour sa religion et celle de ses enfants. Il peut même représenter un danger pour l’ordre de la société tout entière. » [6]
5. L’ « invasion sioniste et croisée » de la Tunisie
(Lors d’une visite de Jean-Paul II) :
« Ce qui me transperce le cœur aussi que le cœur de tout Tunisien c’est que la visite du chef de l’Eglise catholique coïncide avec la réception du représentant commercial de l’entité sioniste à Tunis ; que comprennent les Tunisiens de tout cela ? Peuvent-ils chasser de leurs esprits qu’il y a une invasion croisée et sioniste de leur pays ? » [7]
6. Les Etats musulmans doivent avoir l’arme nucléaire:
« L’islam qui incite ses fidèles à la paix, si toutefois les autres penchent pour elle, la paix avec laquelle on peut recouvrer les droits, refuse à ses fidèles de se laisser tromper en acceptant, tant qu’ils ne sont pas encore tous tués et tant qu’ils ont encore une veine vibrante de l’unicité de Dieu, que leurs ennemis travaillent nuit et jour pour fabriquer des armes de destruction massive avec l’aide des leaders de l’ordre mondial, tandis qu’eux [= les musulmans] se contentent de roucoulades de pigeons et de gazouillis d’oiseaux qui chantent l’hymne de la paix, pendant que le chasseur, tout proche, taille ses flèches et les pointe sur eux. Pourquoi l’Inde et Israël s’arment-ils de la force nucléaire, sans parler de la Chine, de la Russie, de l’Amérique, de la France et de la Grande-Bretagne alors qu’on l’interdit au Pakistan et à l’Iran, à l’Égypte et à l’Irak ? Comment l’expliquer, sinon par la volonté que seul l’islam doive vivre dans une jungle de prédateurs sans griffes, alors que le christianisme, le confucianisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le judaïsme amassent et développent des armes de destruction massive et les pointent sur les capitales des musulmans ? Le parti pris contre l’oumma musulmane, l’hostilité de l’ordre mondial envers l’islam et la conspiration contre lui ne se manifeste pas dans d’autres domaines aussi clairement que dans ce domaine vital. Les musulmans n’accepteront pas la persistance de ce fanatisme religieux et racial contre leur religion, leur oumma et leur civilisation. Quoi que nous fassions, nous les musulmans modérés, partisans du dialogue et de la coopération avec l’Occident pour trouver une explication aux pressions que l’Amérique exerce sur l’Est et l’Ouest pour empêcher le seul monde musulman de s’armer à l’exception des juifs et des hindouistes, nous n’en trouverons aucune qui puisse nous convaincre, si ce n’est celle de la conspiration contre l’Islam et sa nation, et la haine raciste contre eux. » [8]
7. Le Pakistan aurait dû laisser son arme nucléaire « remplir sa fonction »
Ghannouchi n’exige pas seulement le droit des 57 Etats musulmans à la possession de l’arme nucléaire comme moyen de dissuasion, mais plutôt comme arme opérationnelle. Ainsi, il reproche au chef de l’Etat pakistanais, Pervez Musharraf, de ne pas avoir fait usage de son arsenal atomique lors de l’entrée de l’armée américaine en Afghanistan via le Pakistan en 2002 pour en chasser les talibans et Al-Qaïda : « Au lieu de laisser l’arme nucléaire remplir sa fonction de défendre le pays contre toute menace, celle-ci s’est transformée en un objet de chantage, et le Pakistan doit faire des concessions aux Américains pour la protéger. » [9]
[1] Source : Roland Jacquard, Au nom d’Oussama Ben Laden, Paris, 2001, pp. 186 sq.
[2] R. Ghannouchi, Les Libertés publiques dans l’Etat islamique, Centre d’Études de l’Unité Arabe, Beyrouth, 1993, p. 27.
[3] Interview accordée par M. Ghannouchi au quotidien algérien Algérie actualité du 12 octobre 1989.
[4] R. Ghannouchi, Maraya, trimestriel islamiste, Paris, automne 2002.
[5] Rached Ghannouchi, Les libertés publiques dans l’État islamique, Centre d’Études de l’Unité Arabe, Beyrouth, 1993, p. 54, note de bas de page.
[6] Rached Ghannouchi, Les libertés publiques dans l’État islamique, Centre d’Études de l’Unité Arabe, Beyrouth, 1993, p. 54
[7] R. Ghannouchi, hebdomadaire islamiste marocain Arraya, 23 Avril 1996.
[8] Rached Ghannouchi, L’Islam et le nouvel ordre international, hebdomadaire islamiste marocain Arraya, 9 avril 1994, n°91.
[9] Source : Rached Ghannouchi, « Où va le Pakistan ? », site d’Al-Jazeera (aljazeera.net),
02/02/2009
 
 
 
http://benillouche.blogspot.com/2011/10/tunisie-le-double-langage-de-rachid.html
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