À Sejnane, les salafistes tunisiens font la loi
  

Rencontre entre les salafistes et la population devant la grande mosquée, avant la prière de midi, le 10 janvier à Sejnane
Rencontre entre les salafistes et la population devant la grande mosquée, avant la prière de midi, le 10 janvier à Sejnane

 

Près de Bizerte, des bandes d'islamistes radicaux tentent d'imposer leur ordre moral par la violence dans une petite ville livrée à elle-même.

À une heure de route de Bizerte, au cœur d'une verte vallée noyée sous les eucalyptus et les pins, Sejnane est devenue une curiosité sulfureuse. La presse internationale s'y bouscule depuis la publication, le 4 janvier, dans le journal arabophone Al Maghreb, d'un article explosif intitulé «Sejnane, le premier émirat salafiste de Tunisie».

L'enquête menée par Al Maghreb affirme qu'un groupe d'environ 250 intégristes a «talibanisé» cette petite ville de 45.000 habitants, y faisant régner sa loi pure et dure dans une impunité totale. Réputée pour ses poteries et ses champs de tabac, Sejnane ressemble pourtant, à première vue, à une bourgade tunisienne ordinaire avec ses cafés bondés, ses rues poussiéreuses et bruyantes, ses étals chargés d'oranges. Les «barbus» n'y sont pas plus nombreux qu'ailleurs et les niqabs plutôt rares.

À la Régie des tabacs, Rabah, un syndicaliste de l'UTT et ses collègues s'insurgent contre «une campagne de diffamation» orchestrée selon eux par les médias. Le problème, expliquent-ils, ce ne sont pas les salafistes, mais la précarité sociale, un chômage qui frappe plus de 60% de la population active, l'absence d'investissements et l'impéritie de l'État.

«Les salafistes ont le mérite d'attirer l'attention sur nos difficultés», se félicite Rabah en reconnaissant que ces derniers «font ce qu'il faut pour assurer la sécurité et nous défendre contre la spéculation, par exemple lorsqu'on a tenté de nous vendre la bonbonne de gaz 15 dinars.»

La jambe tranchée à l'épée

Yassine Zemali, 24 ans, se présente pourtant comme une victime des salafistes. Il marche avec des béquilles et exhibe une jambe bandée ainsi qu'un certificat médical attestant d'une blessure longue de 7 centimètres.

Yassine est photographe de mariage et le fils de l'ancien imam de la ville démis après la chute du régime Ben Ali. «Le 26 juillet dernier, raconte-t-il, en rentrant d'un mariage, alors que je m'apprêtais à acheter un paquet de cigarettes, une douzaine de salafistes m'ont attaqué. L'un d'eux m'a tranché la jambe avec une épée. Je suis tombé à terre et j'ai entendu l'un de ces hommes dire à celui qui m'avait frappé: si tu l'égorges, tu iras au paradis.»

À en croire Hassen et Yassine, les salafistes contrôlent l'une des sept mosquées de la ville, «la plus importante». L'imam chargé de la prière du vendredi serait l'un des leurs. «Il n'a que 22 ans et n'a même pas fait d'études secondaires, affirme Yassine. Il dit aussi qu'Ennahda et les salafistes, c'est la même chose.»

À en croire les deux hommes, la télé, les salons de coiffure pour dames, les fêtes de mariage et même les chapelets sont désormais «haram» (interdits par le Coran). Une jeune fille a été agressée parce qu'elle ne portait pas le hijab (le voile islamique).

Un homme qui vendait du vin a eu les doigts fracassés. «Ils rackettent aussi les commerçants et distribuent de l'argent ou des pâtisseries pour que les gens se taisent.» Le dépôt d'un riche commerçant qui refusait de payer sa «contribution» a été détruit.

Le collège de Sejnane est fermé depuis une dizaine de jours. «Un élève a giflé un professeur. Il est passé en conseil de discipline. Les salafistes ont exigé du directeur qu'il revienne sur sa décision. Le directeur a refusé. Le collège a été vandalisé.» Un autre professeur a été menacé de mort après avoir reproché à un élève de s'être habillé en «afghan».

Chiheb Maalaoui, 22 ans, ne quitte plus sa maison depuis qu'il a été tabassé, le 27 décembre, par un certain Achraf, «un jeune délinquant débauché par les salafistes». Chiheb a la main gauche bandée. «Je me suis blessé en repoussant l'épée d'Achraf, explique-t-il.

Ils étaient toute une bande et donnaient la chasse à ceux qu'ils considéraient comme des mécréants. Ils m'ont battu parce que je ne faisais plus la prière. Achraf a menacé de me tuer si je portais plainte. Il a dit: “Comme ça, j'aurais une bonne raison d'aller en prison”.» Mabrouk, le père de Chiheb, ajoute que les salafistes ont menacé d'incendier sa maison et que depuis il ne dort plus.

Selon Hassen, Yassine et Chiheb, les salafistes auraient transformé un centre d'aide sociale en prison. Le centre aujourd'hui est vide. Les fenêtres ont été cimentées. Des enfants y jouent tout autour au milieu d'immondices et lorsqu'on les interroge, ils affirment ne rien savoir.

Au siège du parti islamiste Ennahda, au pouvoir depuis les élections du 23 octobre, Mohammed Habib Saidane, responsable local, ne cache pas son embarras. Il se désole que «les gens aient peur désormais de venir à Sejnane» et assure que «cette histoire est très exagérée». La vérité, dit-il, est que des notables locaux de l'ancien RCD (le parti de l'ex-président Ben Ali) «ont gonflé quelques incidents isolés pour discréditer Ennahda et nous empêcher de récupérer les biens immobiliers qu'ils avaient confisqués».

Pour redorer le blason de sa ville et de son parti, Mohammed Habib Saidane a invité deux jeunes fondamentalistes à s'expliquer. L'un d'eux, Sabeur Mechergui, 24 ans, dit avoir fait des études d'informatique et de gestion. Tout comme son compagnon qui porte le chèche, Sabeur n'est pas très bavard, mais il est aimable et l'on ne peut s'empêcher de penser que ce beau garçon souriant a été mobilisé pour servir de vitrine politiquement correcte du salafisme. Une appartenance idéologique qu'il récuse d'ailleurs prudemment car elle a pris, regrette-t-il, «une connotation péjorative».

Entre les islamistes conservateurs d'Ennahda et les intégristes du parti Hizb al-Tahrir, il ne voit pas de différences. «Nous sommes tous frères», dit-il. Sabeur se présente donc comme «un bon musulman qui veut suivre l'enseignement du Prophète» et qui s'efforce d'«aider et de protéger la population». Il assure que contrairement à ce que le journal Al Maghreb affirme, il n'y a ni émir, ni tribunal, ni prison islamistes à Sejnane.

«Nous ne cherchons pas à nous substituer aux autorités légales, mais si nous voyons commettre une injustice, nous tentons de nous y opposer.» Par exemple, lorsque «des délinquants» ont squatté des locaux de la mairie «pour boire de l'alcool», «la société civile» est intervenue pour «fermer ces lieux devenus malsains».

Sabeur affirme lui aussi que toute cette affaire est un complot ourdi par des «capitalistes du RCD pour diviser le camp islamiste».

Pas de gâteaux de Nouvel An

Hassen n'a pourtant rien d'un «capitaliste». Il vit dans un taudis de six mètres carrés à la périphérie de la ville. Un tableau représentant La Mecque tente désespérément d'égayer ce logement déprimant.

Hassen raconte que le 22 juin dernier, alors qu'il sortait de la mosquée après la prière de l'aube, des hommes l'ont tabassé à la suite d'une altercation verbale. «Ils m'ont battu parce que je n'étais pas d'accord avec eux quand ils ont affirmé que le tabac est haram. J'ai porté plainte, mais sans résultat. Depuis, j'ai peur. Je suis un homme pieux, mais je n'ose plus aller prier à la mosquée.»

À Mateur, la ville voisine, Fethi Maghraoui, enseignant et membre de l'enquête menée le 7 janvier par la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH), confirme que Sejnane est devenue une zone de non-droit. «L'État y est absent et les salafistes en profitent pour remplir le vide.

Deux jours après la visite de la Ligue, Ennahda et les salafistes ont organisé une marche. Beaucoup de gens, terrorisés, refusent aujourd'hui de parler et moi-même j'ai été menacé.» Fethi raconte que pendant la campagne électorale, un candidat du Parti communiste ouvrier tunisien (POCT) a été sauvagement battu et que la police de Sejnane (cinq ou six hommes à l'époque) n'est pas intervenue.

De même, la veille du jour de l'An, «les salafistes ont interdit la vente d'alcool et de gâteaux sous prétexte que c'est une fête chrétienne». Selon les témoignages recueillis par Fethi, les nouveaux maîtres de Sejnane recrutent des jeunes payés entre 100 et 200 dinars par mois pour «porter la bonne parole».

Ils disposeraient de Mobylettes, arboreraient des chèches et seraient surtout actifs la nuit. Leur chef serait un ancien djihadiste du groupe armé de Soliman proche d'al-Qaida. Le groupe avait été démantelé en janvier 2007 alors qu'il s'apprêtait à passer à l'action.

Condamné à 104 ans de prison, Hichem Mechergui a été libéré lors de l'amnistie générale décrétée après la révolution. Il serait originaire de Sejnane.

Depuis la visite de la LTDH et l'agression d'un journaliste de France 24, des renforts policiers ont été dépêchés à Sejnane. Les salafistes n'auraient pas mis un terme pour autant à leurs méthodes expéditives.

 

 

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