Lundi 23 janvier à Tunis, des personnalités tunisiennes venues soutenir la chaîne Nessma TV, accusée de blasphème après la diffusion du film "Persepolis", ont été agressées dans la rue par des islamistes extrémistes. Selon notre Observateur, la police n’est pas intervenue suffisamment fermement pour mettre un terme à ce débordement de haine.

Le directeur de Nessma TV devait se rendre lundi à une audience au tribunal de première instance de Tunis à la suite d’une plainte déposée contre sa chaîne pour "atteinte aux valeurs du sacré", "atteinte aux bonnes mœurs" et "trouble à l’ordre public". Une plainte déposée après la diffusion du long-métrage d'animation français Persepolis, qui comporte une scène montrant Allah, dont la représentation est proscrite par l’islam. Alors que la diffusion de ce film dans les salles de cinéma tunisiennes s’était déroulée sans incident, Nessma avait créé une énorme polémique, et même des manifestations, en le diffusant à quelques semaines des élections de la constituante, ensuite remportées par le parti islamiste Ennahda.

De nombreux extrémistes s’étaient regroupés devant le palais de justice le jour de l’audience, scandant, entre autres, "Mort à Nessma !" Certains d’entre eux s’en sont pris à un présentateur de la chaîne, ainsi qu’au rédacteur en chef du quotidien "Al Maghreb" et à un universitaire.

Le procès de Nessma TV a finalement été reporté pour la deuxième fois. Il devrait reprendre à la mi-avril.

 
Video publiée sur la page Facebook d'"Al Maghreb". À 1 minute 20 secondes, un jeune homme frappe Zied Krichen, le rédacteur en chef du quotidien "Al Maghreb", puis frappe Hamadi Redessi, un professeur en sciences politiques.
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"Les hommes se sont mis à crier, 'mécréant', 'athée'… puis ils l’ont frappé"

Ahmed Kaâniche milite pour les droits de l’Homme à Tunis.
J’ai voulu assister au procès, mais comme j’avais un appareil photo avec moi, on ne m’a pas autorisé à rentrer dans le tribunal. Je suis resté dehors, où une bonne centaine de personnes s’était attroupée – parmi eux des journalistes, mais aussi des gens venus afficher leur soutien à Nessma TV ainsi que des salafistes, qui eux, au contraire, manifestaient contre la chaîne.
Le premier à être agressé par ces salafistes était Abdelhalim Massoudi, un présentateur de Nessma TV. Ils se sont mis à crier, 'mécréant', 'athée', et d’autres insultes. Puis une trentaine d’hommes l’ont encerclé. J’ai vu un homme arriver par derrière et le frapper à la jambe. Plusieurs personnes, dont moi, sont intervenues à ce moment-là. Nous avons attrapé Massoudi et l’avons mené vers le café le plus proche pour le mettre en sécurité. Il est vite rentré chez lui pour éviter de se faire lyncher.
"Je me suis senti si impuissant"
Je suis retourné devant le tribunal, où j’ai pris quelques photos. Soudainement, des gens ont commencé à crier 'Krichen ! Krichen !' Ils avaient reconnu Zied Krichen, le directeur du journal 'Al Maghreb', qui était venu assister au procés. Ils ont continué : 'Mécréant ! Dégage ! À mort Krichen !' Le professeur en sciences politique Hamadi Redessi était à ses côtés. Il fait la moitié de la taille de Krichen, mais il voulait le protéger quand même.
Krichen a d’abord été agressé par derrière, par reflexe, Redessi a tenté d’attraper l’agresseur, et a reçu un coup de tête très violent, ce qui l’a déstabilisé. Cela m’a beaucoup choqué. Je me sentais si impuissant – j’ai essayé d’attraper un de ces hommes par le blouson, mais il ne s’est même pas tourné vers moi. Ces hommes n’avaient qu’une chose en tête : atteindre Krichen et son ami.
"Les policiers sont restés discrets, trop discrets"
Krichen et Redessi se sont dirigés vers le poste de police le plus proche, qui était à moins de 100 mètres de là. Ce qui est choquant, c’est que les policiers ne soient pas intervenus plus tôt – à un moment, trois policiers se sont mis à marcher à leurs côtés pour les protéger, mais ils n’étaient pas du tout efficaces. Ils auraient pu rétablir l’ordre en criant, en montrant leurs matraques ou leurs bombes lacrymogènes – mais non, ils sont restés discrets, trop discrets.
Une fois que Krichen et Redessi ont réussi à se réfugier dans la poste de police, un homme avec un mégaphone à donné le mot d’ordre par mégaphone, 'OK, les gars, c’est fini, on retourne au tribunal'. C’était très organisé.
Les salafistes n’aiment pas le journal 'Al Maghreb', non seulement parce que c’est un journal qui est classé comme anti-pouvoir, mais parce que le mois dernier, ils ont publié un reportage sur Sejnane, une ville au nord de Tunis où des salafistes avaient tenté d’établir un émirat. Grâce à cette investigation, la police est intervenue, et ont arrêté certains de leurs leaders."
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