Les propos tenus par l'un des dirigeants d'Ennahda ont ravivé le débat sur les limites de la liberté d'expression et le discours religieux en Tunisie.

 

[Houda Trabelsi] "Non aux fatwas pour le meurtre de manifestants", pouvait-on lire sur une banderole lors d'une récente manifestation en Tunisie.

[Houda Trabelsi] "Non aux fatwas pour le meurtre de manifestants", pouvait-on lire sur une banderole lors d'une récente manifestation en Tunisie.

La dernière controverse qui a vu le jour au sein de l'assemblée constituante en Tunisie est survenue après qu'un important membre d'Ennahda s'en fut pris aux participants à une manifestation en faveur du travail, citant un verset du Coran.

"Ceux qui ont coupé les routes et les voies ferrées, paralysé le travail dans les usines et les mines et mis le feu à des bâtiments publics en Tunisie au cours des derniers mois sont des poches d'apostasie qui cherchent à corrompre le pays", a déclaré Sadok Chourou devant l'assemblée, lundi 23 janvier.

Dans ce que certains ont qualifié d'appel au hadd (la punition de la charia) à l'encontre des manifestants, Chourou s'est référé au verset 5:33.

"Mais ceux qui guerroient contre Allah et ses Envoyés, semant sur Terre la violence, auront pour salaire d’être tués ou crucifiés, leur main et leur pied opposés seront tranchés, ou seront bannis de la terre. Tel sera leur salaire en ce monde. Dans l’Autre, ils auront pour eux le supplice grandiose", a déclaré Chourou, citant le Coran.

Ces propos ont suscité de nombreuses réactions de la part des défenseurs des droits de l'Homme et de l'opposition.

La Ligue tunisienne pour la défense des droits de l'Homme (LTDH) a accusé Chourou "d'incitation à la violence, au meurtre et à l'exil".

La Ligue a publié un communiqué, dont une copie a été envoyée à ce membre d'Ennahda, expliquant qu'elle "condamne fermement ces propos et les considère comme une incitation à répondre à ces manifestations par l'intimidation et la violence, plutôt que d'y répondre dans un esprit de dialogue et de respect de la loi".

La LTDH se dit "surprise par l'énoncé de propos aussi dangereux de la part d'un représentant du peuple et devant les yeux et les oreilles du président et des membres de l'assemblée nationale constituante", affirme ce communiqué.

Chourou a répliqué, parlant d'une "exagération des médias" dans leur affirmation que le fait de citer un verset du Coran pourrait inciter à la haine.

"Le Mouvement Ennahda s'en tient à son autorité et au discours islamiques, qui constituent l'un de ses avantages et de ses principes fondateurs", a-t-il poursuivi.

Il a indiqué qu'il faisait référence à ceux qui perturbent l'économie et n'appelait en aucun cas à appliquer le hadd contre les manifestants.

Mais ses explications n'ont pas réussi à rassurer nombre de ses détracteurs.

La porte-parole du Parti du travail, d'obédience communiste, Hamma Hammami a déclaré à Magharebia : "Ce qu'a fait Sadok Chourou en citant ce verset est de monter l'opinion publique contre les manifestants en utilisant la religion pour les classer comme des ennemis de Dieu et de son Prophète."

La lecture de ce verset par Chourou est "une fausse lecture, utilisée à très mauvais escient par lui pour parler des sit-ins et des manifestations, qui n'étaient pas en cours au moment de la révélation de ce verset du Saint Coran", selon Mohamed Talbi, docteur en théologie.

"Le discours de Chorou mélange politique et religion", ajoute-t-il.

"Utiliser le Coran pour justifier la nouvelle dicature est dangereux et nous entraînera vers ce qui aura en fin de compte des conséquences dramatiques", a déclaré pour sa part Monia Mezni, 45 ans, à Magharebia.

"L'appel à l'application de la loi islamique, de manière déformée, renvoie la Tunisie à une nouvelle forme de dictature, rien de plus", a déclaré Maya Shayeb.

D'autres ont défendu ce membre d'Ennahda.

"Quand j'ai entendu les paroles de cheikh Chorou citant ce verset, j'ai réellement pris conscience du fait qu'il y avait eu une révolution et un réveil islamique dans notre Tunisie bien-aimée", a déclaré Murad Falis, 33 ans.

 

 

http://www.magharebia.com/cocoon/awi/xhtml1/fr/features/awi/features/2012/02/01/feature-02

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