Avec l’arrestation d’un webmestre d’Al-Qaida dans le Var et la saisie de milliers de messages cryptés, les policiers vont pouvoir explorer la "face cachée" du cyberdjihadisme.

Shomoukh Al-Islam : inconnu du grand public, ce nom, dont la signification tourne autour de la fierté de l’islam, renvoie à l’un de ces nombreux sites Internet islamistes qui font l’apologie du djihad sous toutes ses formes. Mais en quelques années, Shomoukh est devenu une référence, au point d’intégrer le top cinq des porte-voix d’Al-Qaida sur la Toile! Un site dont le serveur serait hébergé quelque part en Indonésie mais administré depuis… Toulon.

Revendication d’action d’éclat des talibans sur le front afghan, identification de kamikaze (comme celui de Stockholm en décembre 2010), publication d’une liste de cibles potentielles (églises égyptiennes, réfugiés coptes au Canada…), menaces contre la France après le vote de la loi interdisant le voile intégral, publicité pour recruter des candidats à l’attentat-suicide… Shomoukh, c’est tout cela à la fois. Nabil Amdouni est son "webmestre" présumé.

Comme une start-up qui a réussi

Interpellé le 29 juin dernier dans son appartement, à deux pas de la mairie de Toulon, ce Tunisien de 34 ans, natif de Bizerte, est marié et père de deux jeunes enfants. Il est arrivé en France en 2003, régulièrement, pour travailler sur les chantiers. "Il faisait de la peinture", confie un voisin à propos de cet homme discret, "barbu" certes mais habillé à l’occidentale. Sur la porte du domicile familial, un petit texte en arabe invite à placer sa confiance en Allah. Sur le répondeur téléphonique, une voix féminine enjouée indique que "la famille Amdouni est absente". Et le voisinage de s’interroger : "C’est grave, ce qu’il a fait?"

Ce n’est pas la première fois que la justice française s’intéresse au "cyberdjihadisme" made in France. Au printemps 2010, quatre individus proches du site francophone Ansar Al-Haqq avaient été arrêtés et sont toujours en attente de jugement. Mais le dossier Shomoukh, de part la "qualité et la multiplicité de ses contacts", précise une source policière, dépasse largement la dimension du simple endoctrinement et de la tentative de recrutement. "C’est un peu le principe d’une start-up", explique une source proche de l’enquête. "Certaines s’étiolent et disparaissent, d’autres prennent de l’ampleur."

C’est le cas de Shomoukh, qui était devenu, selon le communiqué du parquet de Paris, "le relais opérationnel, financier et de recrutement de nombreuses organisations terroristes". Et pas des moindres, puisque des liens ont été établis avec Al-Qaida, Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique), Aqpa (Al-Qaida dans la péninsule Arabique), Fatah Al-Islam (Liban), Jaysh Al-Islam (Palestine) et, pour l’Irak, Tawhid Al-Djihad et l’État islamique d’Irak…

Le djihad sans bouger de chez soi

Si Nabil Amdouni était déjà vaguement apparu sur les radars de l’antiterrorisme, ce n’est qu’en mai 2011, à l’occasion d’une enquête sur une filière djihadiste, que l’importance du site s’est dessinée, entraînant l’ouverture d’une information judiciaire un mois plus tard. Pendant un an, les policiers de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) ont donc eu tout loisir de surveiller leur homme - apparemment lié à aucun réseau local - et de multiplier les interceptions. Jusqu’au moment où ils ont jugé, avec le juge Marc Trévidic, saisi du dossier, disposer d’assez d’éléments.

"Les islamistes sont des enfants de notre époque", insiste l’islamologue Mathieu Guidère. "Ils ont compris les ressorts de notre société de l’information. Les différents sites Internet radicaux leur permettent de diffuser leur information, d’assurer leur propagande et d’assurer leur recrutement. Plus que du recrutement, d’ailleurs, il s’agit d’attirer les jeunes sur le thème 'vous ne pouvez pas ne rien faire pour la cause'."

Sans avoir à quitter femme et enfants, Nabil Amdouni aurait ainsi trouvé sur Internet une façon de participer au djihad derrière un ordinateur. Dès 2008, semble-t-il, son activisme sur différents forums aurait convaincu différents leaders radicaux de lui accorder leur confiance et la gestion de Shomoukh.

Des données qui intéressent les services du monde entier

"Sans Internet, complète Dominique Thomas, chercheur associé à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), la mouvance aurait du mal à exister dans l’espace médiatique. Quant à l’échange de données cryptées via les différents comptes d’administrateurs d’un site, là on arrive dans la partie immergée de l’iceberg…" Des milliers de ces messages cryptés sont aujourd’hui entre les mains des services français, qui ont saisi l’ordinateur du suspect. Des données qui intéressent les services du monde entier.

Que disent ces messages? Les quelques fuites évoquent le recrutement et l’acheminement de djihadistes vers l’Afghanistan et le Yémen, le financement d’achat d’armes (kalachnikovs et lance-roquettes) au Liban, d’informations sur le déplacement de personnalités saoudiennes au Yémen…

Reste aussi à écrire le parcours djihadiste de Nabil Amdouni qui, sous couvert d’une vie apparemment banale, entretenait des relations avec le gotha du terrorisme islamiste mondial… Il a été écroué après avoir été mis en examen pour "association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme et financement d’une entreprise terroriste". Sa femme a, elle, été mise hors de cause. Quant au site Shomoukh Al-Islam, il est pour l’heure "temporairement" inaccessible.

 

 

Stéphane Joahny - Le Journal du Dimanche

http://www.lejdd.fr/Societe/Actualite/Un-site-web-d-Al-Qaida-en-rade-a-Toulon-529953

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