Émeutes au Caire, le 3 février, suite au drame du stade de Port-Saïd, deux jours plus tôt.

Émeutes au Caire, le 3 février, suite au drame du stade de Port-Saïd, deux jours plus tôt.© Mahmud Hams/AFP

Délinquance, banditisme, dissémination des armes... Un an après la révolution, les Tunisiens, les Égyptiens et les Libyens sont confrontés à la recrudescence de la violence. Ils se réveillent avec la gueule de bois et la peur parfois irraisonnée d'être plongés dans le même chaos que l'Irak après la chute de Saddam. Enquête.

Il y a un an, le Printemps arabe avait marqué l'opinion mondiale par son pacifisme et fait souffler un vent de liberté et d'optimisme. Depuis, la violence et l'insécurité ont pris le dessus. Naguère tout-puissant, l'État s'est écroulé. Le sentiment d'impunité ne cesse de croître, et le chaos libyen fait figure de repoussoir. « Quand il n'y a plus d'autorité, même une société paisible peut sombrer brutalement dans le cauchemar », avertit le psychanalyste Fethi Benslama.

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Ce fut le cas à Port-Saïd, en Égypte, le 1er février, quand le match de football opposant le club cairote d'Al-Ahly, leader du championnat, au Masry SC a tourné en faveur du second. Il menait 3-1 dans les dernières minutes du temps additionnel quand ses supporteurs ont envahi le terrain. Le trop maigre cordon de policiers n'est pas intervenu, forçant joueurs et supporteurs cairotes à se réfugier dans les vestiaires. La bousculade a duré plus d'une heure. Beaucoup de jeunes ont été piétinés, tabassés, poignardés. Le deuil national de trois jours décrété par les autorités n'est pas parvenu à calmer la colère des Égyptiens, et l'hypothèse d'un complot s'est répandue comme une traînée de poudre. Pourquoi le gouverneur et le chef de la police de Port-Saïd étaient-ils absents ? Comment expliquer la passivité des policiers, qui n'avaient procédé à aucune fouille à l'entrée du stade ?

Le Caire, ville assiégée

En un an, Le Caire s'est mué en ville assiégée : barricades dressées dans les artères ceignant la place Al-Tahrir, barbelés autour des ministères et du Parlement... Les manifestations dégénèrent régulièrement entre les forces de l'ordre et des révolutionnaires prêts à en découdre. Parmi ces derniers, les Ultras d'Al-Ahly, ces fans de foot et de castagne qui, en janvier 2011, avaient inversé le rapport des forces à Al-Tahrir. « All cops are bastards » (« Tous les flics sont des salauds »), crient ces anarchistes rodés au corps à corps. Ils se sont trouvé de nouveaux ennemis : le Conseil suprême des forces armées et, depuis peu, les Frères musulmans. Vainqueurs des législatives, les Frères ont retiré leurs troupes des combats de rue les plus violents en novembre et décembre 2011. Depuis qu'ils siègent au Parlement, ils ont déployé leurs milices autour du bâtiment et souhaitent défendre les valeurs de l'ordre.

Face à cette alliance tacite entre les islamistes et l'armée, les Ultras se moquent d'incarner la chienlit. Une situation qui renforce le sentiment d'insécurité. Selon un sondage Gallup réalisé en juillet-août 2011, 38 % des Égyptiens ne se sentent pas en sécurité la nuit, un chiffre très au-dessus des niveaux relevés avant la révolution. Et pourtant, les agressions déclarées sont en constante baisse depuis 2009. La même étude révèle que la perception de l'insécurité est un peu plus vive chez les utilisateurs de Twitter et Facebook ou les téléspectateurs d'Al-Jazira que chez les personnes qui s'informent par le biais de la télévision d'État. Il n'empêche, beaucoup d'Égyptiens sont fatigués de cette révolution permanente qui a favorisé la délinquance et la prolifération des armes. « La révolution, ça suffit ! » devient un mot d'ordre aussi populaire que « Dégage ! » il y a un an.

Tunisie : la psychose collective

Même constat en Tunisie, où règne un climat de psychose collective. En janvier, un article du quotidien Le Maghreb accréditant l'existence d'un « émirat salafiste » à Sejnane, une bourgade du nord, a provoqué un vif émoi. « Les médias ont tendance à exagérer, il faut relativiser cette violence sans la minimiser », souligne l'avocate Farah Hached. Le sentiment d'insécurité n'en est pas moins nourri par des faits. La violence, en partie intégriste, vise notamment des femmes ou des journalistes : le patron de la chaîne Nessma, Nabil Karoui, le comédien Abdelghanim Ben Tara, l'universitaire Olfa Youssef... Les Tunisiens subissent aussi la loi de criminels qui profitent d'un sentiment d'impunité. Cambriolages, car-jacking, vols à l'arraché progressent, ce que beaucoup imputent à la libération de plus de 9 000 prisonniers depuis la révolution. Hichem Meddeb, le porte-parole du ministère de l'Intérieur, se veut rassurant : « La criminalité a diminué. L'an dernier, 56 000 personnes ont été arrêtées pour des actes de pillage et de vol. En janvier, il y a eu 6 500 arrestations, et nous avons engagé 10 000 policiers depuis quatre mois. »

Haïe pour sa compromission avec le régime Ben Ali, la police tunisienne a perdu sa légitimité, et son immobilisme alimente les théories du complot.

Haïe pour sa compromission avec le régime Ben Ali, la police a perdu sa légitimité, et son immobilisme alimente les théories du complot. Est-elle infiltrée par les salafistes ? Par les anciens du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, ex-parti au pouvoir) ? L'uniforme ne fait plus peur. Entre janvier et septembre 2011, on a recensé plus de 400 agressions contre les forces de l'ordre. « Il y a une hostilité généralisée à l'égard de toute autorité : celle des professeurs, des patrons, des fonctionnaires et des policiers », note le journaliste Khaled Naceri.

Dans la Tunisie profonde, la multiplication du racket, des faux barrages et du vol de bétail a obligé la population à créer des milices et à organiser des rondes. Un membre du cabinet ministériel reconnaît avoir « réduit de 80 % ses déplacements à l'intérieur du pays, de peur d'une agression ». À Kasserine, Sidi Bouzid ou dans la région de Sfax, la misère, le chômage et une faible présence policière permettent aux criminels de prospérer et aux extrémistes d'exercer des pressions très fortes sur les citoyens. Le 1er février, aidée par la population du gouvernorat de Sfax, la police a appréhendé cinq individus lourdement armés. « Depuis la guerre en Libye, des Tunisiens se sont procuré des armes, soit pour se protéger, soit pour commettre des méfaits », reconnaît Meddeb.

En Libye, le chaos

En Libye, l'insécurité est un obstacle majeur au retour à la normale. Les milices de Zenten et de Misrata continuent de régner sur Tripoli. Début décembre, des manifestants crient leur ras-le-bol des thowar (rebelles) sur la place des Martyrs. À quelques pas de là, lesdits rebelles tirent en l'air pour se faire entendre. Plus inquiétants que les règlements de comptes, ces tirs de joie ont déjà causé plusieurs centaines de morts dans la capitale. Cette menace alimente un réflexe d'autodéfense des civils : mitrailleuses, munitions, gilets pare-balles s'arrachent à prix d'or. La chute de Kaddafi a mis à nu l'absence d'État : éclipsés par des services secrets directement chapeautés par le « Guide », policiers et militaires n'ont jamais eu le monopole de la violence, légitime ou non. « L'avenir de la Libye se jouera au coin des rues, kalach au poing », prédit un Tripolitain.

Les sociétés d'Afrique du Nord connaissent des mutations profondes. Reste à savoir si le désordre actuel n'est qu'une étape de leur histoire.

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Par Youssef Aït Akdim et Leïla Slimani



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